Une criminalité de plaisir

Posted on 20 février 2013

Pourtant, certaines histoires sordides semblent d’un autre temps, avec des misérables peu différents de ceux de Victor Hugoou d’horribles mégères proches de celles d’Eugène Sue. Mais la criminalité de Montmartre était avant tout une criminalité de plaisir à laquelle la misère des temps ne change rien: exploitation du plaisir des autres et assouvissement de son propre plaisir. Sur cette toile de fond du monde du plaisir et du crime, observé dans le cadre des bals, les mauvais garçons de Montmartre continueront, comme avant-guerre, à préférer le plaisir au travail. ”Madame Edwige X…, poétesse dont l’opulente poitrine s’orne du ruban d’officier d’Académie, avait été séduite, dans un café chantant de Montmartre, par la voix d’Alexis. Elle l’avait invité à dîner. Il était resté après dîner. […] Alexis déménagea l’appartement, en emportant des bijoux […] Madame conclut le juge, ne fréquentez plus les cafés chantants deMontmartre et n’accueillez plus chez vous des jeunes gens, – Hélas! je me suis bien trompé sur lui. Je le prenais pour un artiste. Je lui avais demandé d’interpréter mes derniers tangos. – Et comment s’appelaient ces tangos? – Ma chair t’appelle et Mal d’amour.”** C’est un plaisir moins violent, un plaisir moins désintéressé, moins marqué d’amour, de passion, de jalousie que celui de Belleville. ”Je lui avais demandé de me trouver un emploi. Je le revis deux jours après chez lui. Son attitude à mon égard me parut étrange. Je voulus me défendre et me servis de ce que j’avais sous la main. Une matraque qu’il avait emporté avec lui, pour mieux défendre sa vertu.”*** ”Ces jeunots viennent vivre à Montmartre, sans grands moyens et sans beaucoup se soucier d’en avoir, se débrouille, comme ils peuvent, à de petits travaux: ils vendent des journaux, lavent les carreaux, font des commissions, parfois même le ménage chez les bourgeois du quartier, et sans leur dérober un sou, ils aident à monter et à démonter les baraques donnent un coup de main aux acrobates du terre-plein, s’emploient à l’occasion à Médrano ou au Gaumont Palace; parfois il leur arrive d’accepter quelque subside d’une fille mais sans, pour autant, en faire métier. Finalement les histoires où il est question d’eux sont beaucoup plus des histoires d’amour que des histoires de prostitution, même si des prostituées y jouent un rôle.”**** Tout un petit peuple de jeunes voyous de toutes provenances et de toutes professions naviguera également au voisinage de ces mauvais garçons, réservoir de population pour le bagne.

*”Favergé, né dans les Ardennes, il y a vingt-trois ans, et qui se dit fumiste, profite de son métier pour cambrioler les immeubles dont il est venu réparer les cheminées. […] Au jugement, le 10 janvier 1933, Favergé plaide la misère et ne manifeste aucune émotion ni repentir: J’avais faim et je demande pardon à la société…”. Le Matin, le 11 janvier 1933. ** L’Aurore, le 9mars 1932. *** Le Matin, le 30novembre 1935. *** Léon Daudet, Paris vécu, page586, Collection Bouquins, Robert Laffont, Paris, 1987.

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buchblock_Page_001Montmartre, contribution à une géographie de l’imaginaire de lieux ritualisésle livre de Frédéric Rossi-Liegibel, n’est pas un travail d’historien, d’ethnologue, de sociologue ou de géographe mais un éclairage sur les relations humaines spécifiques au lieu, sur les rites sociaux initiés par les pratiques de chacun qui perdurent encore aujourd’hui. Ce livre est disponible ici.