Toulouse-Lautrec

Posted on 26 novembre 2012

Dès le début, Lautrec, comme tout le monde, fréquente le Chat Noir, découvre la rivalité de Grille d’Egout et de la Goulue*. On retrouve le beau monde et la pègre, les deux composantes principales de la fête. Les doux parfums et l’odeur terrible, le champagne et le gros rouge, la dentelle et le linge sale, la grande dame et le voyou, la divinité du boudoir et le gibier de potence, celle dont on baise la main, celui dont on coupe la tête… pour parler comme Bruant. Les artisans, les commerçants, les ouvriers et surtout les bourgeois heureux de s’installer dans des immeubles flambant neufs se réjouissent: les plaisirs sont moins glauques dans ce nouveau tissu social. Le beau monde se mêle au bon peuple, les braves bourgeois à la crapule pour jouir des bals populaires, assommoirs, cafés, bouillons, restaurant pour gourmets, tables d’hôtes, hôtels convenables. Des dessous féminins à l’outillage, des commerces de toutes sortes, fleurissent. La prostitution quitte ses barrières obscures et désormais les filles de l’ombre travaillent à la lumière.

Elles vivent à l’hôtel, entre Pigalle et Blanche, partagent des chambres à plusieurs par sécurité et travaillent au grand jour. Les meurtres de prostituées augmentent, victimes de souteneurs qui suppriment les indociles, pour l’exemple. Dans les affaires de prostitution de Montmartre il n’est pas question d’amour. Le souteneur demande à la fille son argent sans tenir spécialement à son amour. C’est le mâle absolu, celui qui n’a jamais rien fait de ses dix doigts et qui, dès l’école, en culotte, était déjà le Jésus d’une dame du quartier. Le marché du plaisir de Montmartre, en plein développement, offre un champ d’action illimité aux souteneurs de plus en plus nombreux et qui se font concurrence. ”La nuit dernière, boulevard de La Villette, une jeune femme immatriculée à la préfecture de police et surnommée la Blonde par les ruffians patibulaires qui hantent ces parages, ayant refusé les services de l’un d’entre eux, est assaillie à une heure du matin et frappée de coups de couteau.”** Les filles jeunes et belles sont de plus en plus difficiles à tenir et même à trouver, voire à remplacer quand, attirées par la place Pigalle et la place Blanche, elles partent ou se choisissent un autre protecteur.

En octobre 1889, le Moulin-Rouge s’installe. Il incarne désormais la Fête à Montmartre et son triomphe déplace le centre du plaisir, du boulevard Rochechouart vers la place Blanche. Les bals du boulevard Rochechouart et leur entourage de brasseries, de restaurants et de petits hôtels s’installent à sa porte. Un glissement se produit, les chansonniers eux-mêmes viennent établir leurs tréteaux jusque sous les ailes du Moulin-Rouge. Le directeur de l’Elysée Montmartre mécontent de la concurrence du Moulin-Rouge ouvre en 1890 sur l’emplacement du deuxième Tivoli un rival, le Casino de Paris, rue de Clichy. Avec le Casino de Paris et la métamorphose immédiate du voisinage s’achève l’installation du plaisir à Montmartre. Les établissements de plaisir sont tous là ou à peu près. Le décor est planté. Reste à décrire le plaisir lui-même.

Le monde croqué par Lautrec poursuit, comme lui peut-être, un rêve impossible de beauté et d’amour. La beauté est un spectacle qu’on n’a guère l’occasion de rencontrer dans son Montmartre, hors du cirque Fernando ou dans les bastringues populaires de l’Elysée Montmartre, du Moulin de la Galette où de belles filles s’abandonnent, seulement pour le plaisir, aux hommes qui leur plaisent. De nouveau avec Lautrec nous sommes confrontés au sentiment déjà observé: l’envie du beau monde au spectacle du plaisir populaire qui lui est interdit et encore plus à Lautrec dont le physique prête à rire. Au Moulin-Rouge, Lautrec est à son affaire, Les filles y sont aussi belles et à la disposition du plus offrant. Il peint avec délectation la galerie des vieux beaux en quête d’amour, satyres bedonnants portant monocle. Certaines femmes mûres ne valent pas mieux***.

Il n’y a rien de pittoresque et les difformes, nombreux, n’attirent pas une spéciale attention tout comme le physique étrange de Lautrec. Le bonheur véritable à défaut d’amour est d’assouvir, à sa guise, ses envies. Pour la première fois depuis la fin de la Commune, Il y a cette libération, cette possibilité pour chacun de vivre à sa guise, à visage découvert, dans un lieu dédié à ces envies****

*Georges Délaissement, préface à l’édition Guy de Maupassant, Bel-Ami, 1885, Œuvres complètes tomeII, page172, la Pléiade, Gallimard, Paris, 1967. **”La Goulue et Grille d’Égout deux fleurs du bitume qui font les délices des casquettes à trois ponts de la Boule-Noire.” Chronique du Gil Blas, Le 30juin 1885 in Louis Chevalier, Montmartre du plaisir et du crime, page156, Robert Laffont, Paris, 1980. *** Le Matin du 30 septembre 1890.***”Aucune femme ne lui a jamais paru plus désintéressée. Moins à cause de l’imperfection congénitale de leurs ardeurs inassouvies, que de ce qui y ressemblait à de l’anxiété. Le meilleur de leur exaltation était qu’elle les vengeât du métier ou des liens qui les forçaient à singer, le reste de leur temps, l’amour commun.” Thaddée Nathanson in Louis Chevalier, Montmartre du plaisir et du crime, page172, Robert Laffont, Paris, 1980.

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buchblock_Page_001Montmartre, contribution à une géographie de l’imaginaire de lieux ritualisésle livre de Frédéric Rossi-Liegibel, n’est pas un travail d’historien, d’ethnologue, de sociologue ou de géographe mais un éclairage sur les relations humaines spécifiques au lieu, sur les rites sociaux initiés par les pratiques de chacun qui perdurent encore aujourd’hui. Ce livre est disponible ici.