La seconde fête

Posted on 25 janvier 2013

Avec la déclaration de guerre, en quelques heures, la fête est finie, une autre commence.*

”L’ordre terrible venait de s’abattre: mobilisation générale. Aussitôt le délire s’empara de la ville. Un besoin de hurler, de s’étreindre, de démolir. Sur les boulevards, grouillant de foule, des cortèges à drapeaux défilaient en chantant. Les boutiques étrangères croulaient sous les pavés. Des inconnus se serraient les mains, les autos à fanion passaient sous les bravos, et malgré tant de larmes, on ne voyait que des baisers […] Sur la Butte, l’agitation était moins vive, mais on la discernait quand même à de menus détails, au visage des gens […] Une fraternité soudaine rapprochait tous les êtres. Devant le zinc du café bar, des mobilisés se tutoyaient déjà. Chacun eût souhaité rencontrer un rival pour le prendre dans ses bras.” Les habitués de Montmartre vivent ce que Dorgelès appelle La ”dernière nuit”.**

La joie est telle, que plusieurs anarchistes se convertissent immédiatement à l’idée de la guerre. Pour tous, ”cette guerre est celle qui tuera la guerre”. Montmartre se fera oublier Jusqu’aux environs de 1917, plus question dans les faits divers de souteneurs et de filles. Le 1er janvier 1914, le Gaumont Palace Hippodrome programme ”La Rançon du bonheur”, et ”A la gloire de l’Armée française”, un grand film patriotique avec exécution de la Marseillaise par la musique de l’Aviation. Au même moment, la Gaieté Rochechouart présente la revue Madame est… Serbie”. Le contraste entre ces deux affiches met en lumière le nouveau genre d’émotion que le cinéma introduit dans le quartier du plaisir. Malgré l’esprit pétillant du quartier, il lui est difficile d’être à la hauteur de l’événement que constitue lui seul ce premier janvier1914. Chacun s’interroge, en se souhaitant la bonne année: que réserve le proche avenir? Cette réalité s’étale sur l’écran du Gaumont, ainsi que dans les faits divers révélateurs qui se déroulent, à ses abords, mais aussi dans les autres cinémas du quartier. ”Pendant que les actualités défilent sur l’écran, un malheureux jeune homme qui se tortille sur son fauteur confie à sa voisine étonnée et compatissante qu’il est très gêné par la couture du caleçon qu’on vient de lui donner à la caserne. Bientôt, en effet, il doit rejoindre son régiment. Qu’à cela ne tienne! Une couture, ça se répare […] tout le monde connaît son histoire, on l’appelle dans le quartier: Marie Caleçon”.”Le 1er août, la mobilisation était affichée dans les bureaux de poste, l’orchestre tyrolien – d’un Tyrol né autrichien – du Moulin-Rouge jouait la Marseillaise, puis le bal fermait ses portes. Quelques mois plus tard, le music-hall brûlait”*** De la mobilisation générale à novembre 1914, une seule préoccupation: la guerre. Le corps de volontaires s’installe au 55 – 57 du boulevard de la Villette*** Plus de traces de voyous à l’horizon et les lumières de la fête se sont éteintes. ”Que sont devenus les musettes où l’on dansait hier encore? À Montmartre comme ailleurs, ou bien on ferme, ou bien on soigne les blessés […] C’était encore, il y a trois semaines, l’un des plus fréquentés, sinon des mieux hantés. Un orchestre réduit, mais endiablé, y faisait tourner des couples mêlés de jeunes ouvriers et surtout d’apaches endurcis. La pire faune de”la Beaubourg”et celle du Sébasto s’y donnaient rendez- vous pour parler affaires entre deux tours de valse. Maintenant, on sert des repas gratuits là où le grand Frisé et la môme Filasse se livraient à leurs ébats.”*****

La fermeture des salles de spectacle plonge les comédiens et les artistes dans la gène et parfois dans la misère. ”Ceux qui chantaient et jouaient naguère, trop vieux pour être mobilisés, sont dans une situation précaire. Ils demandent des salles de spectacles, on leur conseille d’attendre […] Près de 20000 personnes, sur les 75000 qui travaillent dans les spectacles, sont ainsi sans ressources. Accoutumés à vivre au jour le jour, ils se sont vus, en vingt-quatre heures, sans argent, sans pain. On leur distribue des repas à 11heures et à 6heures au Jardin des Plantes et à l’Eldorado où on les voit former de longues files.”*****

En novembre les salles de spectacle rouvrent les unes après les autres avec des programmes patriotiques. Aux accents de la Marseillaise se mêlent d’autres refrains, plus conformes à la vocation de Montmartre. Des bataillons de girls envahissent la scène des music-halls. Presque tous les hommes sont au front, les femmes vont les remplacer dans leurs travaux, de la terre à l’usine, de la scène au trottoir où des filles s’affranchissent.

En décembre1916, Maurice Chevalier ”qui a échappé aux mains des Boches” triomphe à l’Olympia, et Mistinguett au Casino de Paris, la Cigale annonce ”La Revue des poules”, avec les cent plus jolies femmes de Paris, et la Gaîté Rochechouart: ”Les Noces du poilu”.

En 1917, changement de climat******. ”De 10heures du soir à 3heures du matin, le spectacle est féerique depuis le square d’Anvers jusque et y compris la place Clichy. Quel brouhaha, que de frous-frous! Une fête perpétuelle, une noce sans répit, une joie, une gaieté folle.”******* Prémices de l’après-guerre, Montmartre se croit tout permis. La plupart de ses établissements rouvrent leurs portes, depuis les cabarets jusqu’aux cinémas et aux music-halls. La foule y est d’autant plus nombreuse qu’à partir de juillet, les métros et les bus se remettent à circuler jusqu’à 23heures15 *********. Le grand événement sera, en novembre1917, la réouverture du Casino de Paris que Léon Volterra a complètement remanié et qui, concurrent des Folies Bergère, transformera le bas de la rue de Clichy en l’un des centres de l’activité nocturne montmartroise et parisienne. Il rouvre ses portes avec Gaby Deslys, revenue des États-Unis et avec la grande vedette américaine Harry Pilcer. Depuis l’arrivée des troupes américaines, le 4juillet 1917, les programmes ont l’accent yankee avec des vedettes américaines ou des vedettes parisiennes qui sont parties chercher la consécration du nouveau monde ou ont fait semblant de s’y produire.

Les faits divers redeviennent plus nombreux alimentés par des histoires de permissionnaires, rentrant chez eux à l’improviste. 1917, à Montmartre c’est déjà l’après guerre.

*”Sur le boulevard hanté par les filles, des affiches rouges, collées aux bosselages des kiosques, portent ces mots visibles de loin : ”Pour la paix de l’Europe ”et plus bas : ”Jaurès”. Jules Romains, L’Eros de Paris, la Montée des Périls, octobre 1908, Page 171, Flammarion, Paris, 1933. **Roland Dorgel.s, le Château des Brouillards, 1928, page 104, Hachette, le Livre de Poche N° 92, Paris, 1953. ***Le Matin, le 28 octobre 1914. ****Le Matin, le 12 septembre 1914. *****”Les bons petits gars bretons défilant avenue de Clichy et de Saint-Ouen, une longue cohorte de cols bleus se hâtant toujours aussi gaiement vers les forts de la périphérie, des fleurs aux fusils… Et comme les vieux qui ont vécu l’année terrible racontent aux jeunes le rôle joué par les marins durant la longue défense de Paris, tout le monde comprend ce qu’on pourrait attendre demain des gars bretons si la capitale était en danger. L’enthousiasme de la foule se déchaîne. Les hommes apportent des verres pleins. Les femmes envoient des baisers et les gars de Bretagne remercient, parlant la langue des vieux corsaires armoricains : As pas peur ! Nous sont là !” Louis Chevalier, Montmartre du plaisir et du crime, page 392, Robert Laffont, Paris, 1980. ******André Warnod, Les Bals de Paris, page 197, Calmann-Lévy, Paris, 1932. *******”Alors, on se mit à danser. Les Anglais et les Américains qui traversaient continuellement Paris voulaient des distractions. Elles leur furent offertes avec abondance […] Les Américains apprirent auprès des Françaises comment on fait l’amour […] Paris était le carrefour de toutes les armées du monde ; […] et les histoires galantes l’emportaient maintenant sur les récits de guerre. Comme nous étions loin de l’année 1915 ! ” Elisabeth de Gramont, Souvenir du monde de 1890 à 1940, 1966 in Louis Chevalier, Montmartre du plaisir et du crime, page 392, Robert Laffont, Paris, 1980. ********Le Matin, le 17 novembre 1917. *********” Y a des tas de soldats de tous les pays du monde, y en a qui ont de l’argent, les Anglais, les Canadiens, on n’a jamais tant fait l’amour dans tous les coins. Pigalle, Clichy, le faubourg Montmartre, les Grands boulevards, tout ça grouille de monde, s’amuse après nous le déluge.” Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire in Andr. Thirion, Révolutionnaire, sans révolution, page 394, Robert Laffont Collection Liberté 2000 dirigée par Jean Fran.ois Revel, Paris, 1972. **********voir l’annexe – ”Le cimetière de Montmartre : troisième frontière du plaisir”.

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buchblock_Page_001Montmartre, contribution à une géographie de l’imaginaire de lieux ritualisésle livre de Frédéric Rossi-Liegibel, n’est pas un travail d’historien, d’ethnologue, de sociologue ou de géographe mais un éclairage sur les relations humaines spécifiques au lieu, sur les rites sociaux initiés par les pratiques de chacun qui perdurent encore aujourd’hui. Ce livre est disponible ici.