Le cirque Médrano

Posted on 15 février 2013

Le seul spectacle qui mérite leur déplacement est celui du cirque Médrano pour les clowns et les acrobates, numéros qui font partie du snobisme du Tout-Paris et pour des raisons diverses.

Le lointain peut apparaître plus concrètement et être à portée de la main, se manifester par des formes et des couleurs, être tangible, par l’entremise des baraques de la foire ou du cirque venus d’”Ailleurs”, possédant ce charme magique sans cesse dépoussiéré et remis à neuf. ”Aujourd’hui encore le cirque est le spectacle de masses le plus haut en couleur, le théâtre du sensationnel; avec lui toute la fantaisie arabe qui rit dans le cirque romain. Un monde fabuleux donné en spectacle dans les baraques”*

”En 1921, il y a quatre ans, j’habitais, rue des Martyrs, un petit hôtel fréquenté par toutes les figurantes et les illusionnistes des music-halls d’alentour. Au-dessus de moi, retombaient les trapézistes à l’entraînement. Que de chutes pour devenir légers! Les chiens savants aboyaient leurs leçons. Il y avait dans les waters, de ces colombes, si pures, qui sortent des manches.Parfois, à la fenêtre, apparaissait une tête jaune: c’était la petite fille d’une tribu d’acrobates japonais qui travaillaient dans la cour; elle formait le sommet de la pyramide familiale; quand sa figure plate atteignait mon deuxième étage, elle me souriait.”** ”Ce cirque, lupanar d’étalons humains que choisissent les spectatrices amoureuses et impatientes.”; ”Pour rien au monde, Monsieur et Madame d’Orgel ne se fussent dispensés, étant au cirque, de cette visite aux clowns”*** Un moteur met en branle un orchestre aux accents étranges, lourds, inhumains, essoufflés, paresseux, avant de s’immobiliser dans un dernier frisson mécanique derrière le forain qui appelle la foule****. C’est un cabaret sans salle, avec des écuries que l’on peut découvrir, à l’entracte, un univers merveilleux d’excentricité, de précision et d’agilité où tout se déroule en pleine lumière.”Ma mission tint désormais dans une sorte de prospection des femmes riches. Je fus obligée de repérer, pendant que je chantais dans les rues, les dancings où il y avait des femmes bien mises, avec des colliers au cou et des bagues au doigt. Le soir, je faisais mon rapport à Albert.”***** ”La noce des fêtards” s’agrémente de partenaires occasionnels, gens de toutes provenances, conditions, de tout calibre et acabit. Tous épris de plaisir, ils mettent un entrain, une diversité, un imprévu, une fantaisie inimaginable, dans ces établissements de toutes spécialités et styles dont le quartier pullule… et qui composent la rengaine de Montmartre. Il s’y joue aussi ces aventures de femmes du monde aux prises avec des danseurs mondains.****** C’est à Montmartre qu’éclate le goût de la fête populaire et des amusements simples. Non pas de Pigalle à Blanche, hantées par les noceurs, mais boulevard Rochechouart où bourgeois et gens du peuple se mêlent avec allégresse. Le plaisir à Montmartre se prend autour des chevaux de bois, des lutteurs, des danses du ventre, de ces baraques foraines qui, pendant ces longues années de guerre, ont hiverné dans les terrains vagues de la Butte.

Cette période surprenante se termine avec l’arrivée de la crise, mais qui renforce en retour le besoin de liesse pour l’oublier.

* ”Il en sortait une musique trébuchante aux accents à la fois étouffés et puissants qui avaient quelque chose de singulier, de mou, comme s’ils résonnaient sous L’odeur de la cire et des lampes à huile se consumant lentement emplissait la tente.” Gustav Meyrink, le Visage vert, 1916, in Ernst Bloch, Le principe espérance, tomeI, traduit par Françoise Wuilmart, page369, Gallimard, bibliothèque de philosophie, Paris, 1959. **Paul Morand, L’Europe galante, Œuvres complètes tomeI, page352, la Pléiade, Gallimard, Paris, 1992. *** Raymond Radiguet, Le Bal du Comte d’Orgel, page181, Gallimard, Collection Folio N°1476, Paris, 1981. **** Ernst Bloch, Le principe espérance, tomeI, traduit par Françoise Wuilmart, page432, Gallimard, bibliothèque de philosophie, Paris, 1959. *****Edith Piaf, L’Hymne à l’amour, Hachette, Le Livre de Poche N°9624, page78, Paris, 1966. ******”La mésaventure de la femme d’un négociant que ses affaires contraignaient à de fréquentes absences et qui, en l’absence de son mari, courait les dancings de Montmartre, à ce point qu’elle avait même fait l’objet, sans le savoir, bien sûr, d’une infâme tractation entre mauvais garçons. Ils se l’étaient vendue les uns aux autres, comme si elle avait été une fille des rues. L’un d’entre eux profita même de la situation pour faire chanter la dame, grâce à un complice.” Le Matin, Le 18novembre 1938.

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buchblock_Page_001Montmartre, contribution à une géographie de l’imaginaire de lieux ritualisésle livre de Frédéric Rossi-Liegibel, n’est pas un travail d’historien, d’ethnologue, de sociologue ou de géographe mais un éclairage sur les relations humaines spécifiques au lieu, sur les rites sociaux initiés par les pratiques de chacun qui perdurent encore aujourd’hui. Ce livre est disponible ici.