La troisième fête

Posted on 21 février 2013

”Dès avant la guerre, on pouvait discerner un grave détraquement des mœurs, assister à une sorte de glissade en musique vers la coucherie pour le plaisir de ”couchotter”… Frères et sœurs qui dansent ensemble – la légèreté des robes permet tous les contacts – donnent l’impression de pratiquer l’inceste coram populo…”Cultivées dans les bouges des ports, ces danses étaient, pour matelots en bordée, une préparation violente à l’acte physiologique inutile. Il faut déplorer ces danses de rut à une époque où l’abcès vénérien est, en France, le plus grand mal physique.”*On sent flotter cette odeur d’argent et de plaisir évoquée dans les descriptions de certains milieux politiques, traités par une abondante littérature contemporaine. Cette libération des mœurs est considérée, à l’époque, comme le résultat unique de la guerre. C’est un thème constant des conversations.

La fébrilité est le caractère marquant d’une époque que le choc de la guerre a plongé en permanence en un état convulsif. L’impossibilité de rester en place, la vitesse, le changement que les actualités cinématographiques nous restituent: tout bouge, tout s’agite à la fois, et en désordre, les jambes, les bras, les mâchoires. La rage de plaisir de l’après-guerre, la hâte de jouir sont considérées comme une conséquence de ce dérèglement. L’autre effet de ce dérèglement, on le retrouve dans la libération des femmes, du mot d’Elisabeth de Grammont, ”dans la luxure féminine, les hommes étant luxurieux par nature”.Les grandes dames de Balzac ne valaient pas cher, mais elles ne s’affichaient pas. Aujourd’hui, elles se donnent en spectacle. À plus forte raison, les femmes des nouveaux riches**, et, comble de la décadence et de la vulgarité, à l’impudeur du plaisir se mêle celle de l’argent.C’est l’exhibition du dancing, qualifiée d’amour vertical. Et toujours cette pratique du beau monde: les incursions dans les bas-fonds, dans Montmartre. La remarque revient à plusieurs reprises dans le roman d’Aragon: il ne pouvait échapper à l’attirance de Montmartre. Où qu’aille rêver Aurélien, sur les boulevards, aux Halles, ou dans les lieux à la mode, c’est toujours à Montmartre qu’il échoue, dans ce cabaret du Lulli’s bar, rue Frochot***. Car l’histoire de Montmartre, à la fin des années vingt, est écrite par les surréalistes: Breton et ses amis, membres à part entière du Tout-Paris, parmi lesquels Aragon qui n’a fait que passer. Il relate dans Le Paysan de Paris comment, après la disparition du café Certa, détruit avec le passage de l’opéra, lors du prolongement du boulevard Haussmann, Breton et les siens se réunirent dans différents cafés dont le Cyrano, place Blanche, à deux pas du domicile de Breton. Les surréalistes se retrouvent au cœur de Montmartre. Le lieu a contribué à nourrir leurs trou- vailles, leurs inventions, à multiplier les hasards qui leur ont permis d’atteindre à ce qu’ils appellent le surréalisme en réaction au réalisme de Montmartre. Pour les surréalistes ou pour les mondains, l’insignifiance de leur description de Montmartre se réduit au contraste entre ceux qui viennent s’amuser à Montmartre avant-guerre et non y méditer sur le sexe; entre tant de bons vivants et de riches natures dont les témoignages ont illustré ce récit, et ces intellectuels de l’après-guerre.

*La Revue Mondiale de santé, mars 1922. **”Aujourd’hui, détentrice des grands secrets, héritière des grands raffinements, c’est le bolchevisme des mains, le communisme de la peau. ” Paul Morand, L’innocente à Paris, Œuvres complètes tomeI, page447, la Pléiade, Gallimard, Paris, 1992. ***”Trois orchestres. L’orchestre américain, la musique déchaînée de Chicago avec un Noir terrible à la batterie et une lumière forcenée dans la salle. L’orchestre argentin pour le tango, un tango comme tous les tangos, banal, banal à souhait, racoleur au possible. […] Et soudain une valse qu’Aurélien, en 1919, à Londres avait dansée de night-club en night-club avec cette amie d’alors qui s’était noyée dans la Tamise une nuit… à la suite d’un pari stupide… La valse baigna la salle…” Louis Aragon, Aurélien, page121, Gallimard, Collection Folio N°1750, Paris, 1987.

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buchblock_Page_001Montmartre, contribution à une géographie de l’imaginaire de lieux ritualisésle livre de Frédéric Rossi-Liegibel, n’est pas un travail d’historien, d’ethnologue, de sociologue ou de géographe mais un éclairage sur les relations humaines spécifiques au lieu, sur les rites sociaux initiés par les pratiques de chacun qui perdurent encore aujourd’hui. Ce livre est disponible ici.