Le Montmartrisme d’Henri Miller

Posted on 12 mai 2013

Plus loin encore, c’est le plus Montmartrois des Américains qu’il faut interroger: Henri Miller. ”Miller renifle la rue, les rues de Montmartre”, relate Anaïs Nin. ”Il court le nez à terre, plus attiré par les ordures que par le reste, un piéton de Paris déchaîné, survolté”.

Il court le fait divers, dépouillé, décapé, saignant. L’important pour Miller, quand il aperçoit étendu, devant l’étalage du boucher de la rue Lepic, un homme ivre mort, c’est un chien, le museau fourré dans la braguette ouverte et les passants qui se tordent de rire. Ou encore, cette mère Marie qu’on voit près du Moulin-Rouge, abaissant un de ses bas pour montrer les plaies variqueuses qu’on lui a peintes sur sa jambe de bois dans un café tranquille de l’avenue Jean Jaurès à La Villette. Les plaies sont imitées, la jambe de bois est bien réelle.*

Ces faits divers se déroulent au hasard d’itinéraires, mais ils ne sont pas moins riches de sens que ceux de Balzac, de Victor Hugo ou de Baudelaire, par exemple. Miller exprime l’état des lieux et son obsession érotique, la sexualisation de sa vision soulignent le lieu et ses faits divers. ”Aujourd’hui me voilà en route pour une grande promenade obsessionnelle… Je tourne subitement autour du mur du cimetière et je pénètre dans la rue de Maistre. Le tournant brusque à droite me fait plonger dans les entrailles mêmes de Paris. À travers les intestins enroulés, gluants de Montmartre, la rue court comme un zigzagant coup de couteau. Je marche dans le sang, le cœur en feu… Je grimpe sur la Butte, au-dessus des persiennes tailladées, au-dessus des cheminées pantelantes. À l’endroit où la rue Lepic se couche sur le côté pour souffler, là ou elle se courbe comme une épingle à cheveux pour reprendre la dure ascension, on dirait que la marée s’est retirée, laissant derrière elle un riche dépôt marin. Les dancings, les bars, les cabarets, écume et dentelle, incandescence de la nuit électrique, pâlissent devant l’entassement bouillonnant de mangeaille qui encercle la base de la Butte. Paris se frotte le ventre. Paris se lèche les lèvres. Paris s’aiguise le palais pour le festin imminent. Voici le corps qui se meut dans son ambiance – immense procession dynamique, comme les frises des temples d’Egypte, comme la légende étrusque, comme l’aube de la gloire de Crète. Tout est vivant à vous bouleverser, grouillement de matière différenciée. La chaude ruche du corps humain, la grappe de raisin, le miel emmagasiné comme de chauds diamants. Les rues me grouillent à travers les doigts. Je ramasse la France entière dans ma seule main. Je suis dans le rayon de miel, dans le ventre tiède du Sphinx. Le ciel et la terre, comme ils tremblent du poids vivant, agréable, de l’humanité! Au centre même est le corps. Au-delà, rien que doute, désespoir, désillusion. Le corps est le fondement, l’impérissable. Dans la rue d’Orsel, le soleil se couche.

« Est-ce bien le soleil qui sombre ou la rue elle-même qui est lugubre comme un vestibule. Mon sang plonge de tout son poids dans les hémorroïdes fragiles, vitreuses, des nerfs. Sur les façades mordues par le chagrin, une légère écume de graisse une mince pellicule verte fanée, un soupçon de démence. Et puis, brusquement, presto! Tout change! Brusquement, la rue ouvre grand ses mâchoires, et là, comme un blanc rêve immobile, comme un rêve enchâssé dans la pierre, le Sacré-Cœur se dresse. Fin d’après-midi, et sa pesante blancheur est accablante. Blancheur pesante, somnolente, comme le ventre d’une femme harassée. Le sang bat – flux et reflux -, les contours s’estompent de lumière douce, les vastes coupoles houleuses tendues comme des seins érigés.”**

Bien sûr la citation est longue, mais cela ne va pas sans d’apparentes extravagances que l’enthousiasme explique et dont, une fois la surprise passée, on est reconnaissant à Miller. Mais la fête est finie, les principaux acteurs ont fui à l’approche de la seconde guerre mondiale. Le plaisir, né boulevard de Rochechouart, époque par époque, a tissé sa lente progression, ses migrations, ses modes, sa traînée lumineuse de Barbès à Clichy.

*Jean Genet, Notre-Dame des Fleurs, 1942, Œuvres complètes tomeII, page135, Gallimard, Paris, 1951. **Fred Parlés, Mon ami Miller, Paris, 1956.

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