La fête est finie

Posted on 21 février 2013

La fête est finie. La fuite de ses principaux acteurs déclenche ou accentue la nostalgie du passé, une certaine tristesse dans la description de la fête. Cette société raffinée du plaisir ressemble à celle d’avant la première guerre qui, elle-même ressemblait à celle du Montmartre des débuts. Elle en est une survivance et vient retrouver de vieux souvenirs. Étrangement ce ne sont pas l’appauvrissement financier, ni la crise qui en sont responsables, mais l’évolution des mœurs, des goûts, de la manière de voir les choses qui se manifestent. Pour Céline, la réalité de Montmartre, c’est le corps mais un corps pourri. Ce n’est pas le plaisir, mais le vice. Le sexe est malade et Céline diagnostique la maladie, et toujours la pire. Les prostituées qu’il rencontre sur son chemin, probablement les mêmes que celles que rencontre Miller, dans le bas de l’avenue de Clichy ou de la rue des Dames, sont tout juste bonnes pour l’hôpital Saint-Louis. ”Vous remarquerez qu’il y a toujours deux filles en attente au coin de la rue des Dames. Elles tiennent ces quelques heures épuisées, qui séparent le fond du jour du petit matin. Grâce à elles la vie continue à travers les ombres. Elles n’existent qu’à peine, ces femmes, tant elles sont spécialisées, juste restées vivantes ce qu’il faut pour répondre à deux ou trois phrases qui résument tout ce qu’on peut faire avec elles.”Avec Céline, les lieux les plus simples ou innocents deviennent des lieux obscurs où l’ombre s’épaissit. ”C’est leurs cuisses marbrées vert et bleu qui ornent, comme elles peuvent, les harnais des chevaux de bois. Les gars d’Auvergne qui payent les tours pour elles, prudents titulaires aux Postes, ne les fricotent qu’en capotes, c’est connu. Ils ne tiennent pas à l’attraper deux fois. Elles se tortillent, les bonnes, en attendant l’amour dans le fracas salement mélodieux du manège.”** La lumière et l’ombre, la chair épanouie, et la chair flétrie pour Céline et Miller, c’est un seul et même plaisir dans le Montmartre de ces années-là. Ils en apportent des témoignages apparemment opposés. Cette description sexuelle ou nauséeuse n’est qu’une préfiguration de la guerre qui menace.

*Henry Miller, Jours tranquilles à Clichy, 1940, page76, Presse Pocket N°4606, Paris, 1976. **Louis Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Gallimard, Denoël et Steele, page224, Paris, 1932. ***Henry Miller, Le Diable au Paradis, 1936, page170, Presse Pocket N°2287, Paris, 1982.

Related Articles:

buchblock_Page_001Montmartre, contribution à une géographie de l’imaginaire de lieux ritualisésle livre de Frédéric Rossi-Liegibel, n’est pas un travail d’historien, d’ethnologue, de sociologue ou de géographe mais un éclairage sur les relations humaines spécifiques au lieu, sur les rites sociaux initiés par les pratiques de chacun qui perdurent encore aujourd’hui. Ce livre est disponible ici.