L’obsession Céline

Posted on 26 avril 2013

Pour Céline c’est une obsession, pour Miller c’est la fin d’une époque libre et heureuse. ”Encore un jour à vivre avant la débâcle. Un autre jour!… Là-haut sur la haute butte de Montmartre, les grands chevaux de pierre rongent silencieusement leur frein.”* Céline dans son voyage et Miller dans son printemps noir, relatent sur le vif le plaisir, le leur et celui des autres… Leurs romans décrivent la réalité des crimes, des suicides, des amants jaloux qui se massacrent, des débauches qui finissent mal. Ce bouillonnement de plaisir qui gronde dans les profondeurs de Montmartre, cette lave destructrice, explosent et se libèrent dans leurs écrits. Ils jalonnent leur itinéraire du plaisir de la place Pigalle et son tabac, jusqu’au carrefour de l’avenue de Clichy, avec la brasserie Wepler comme point d’orgue du plaisir de ces années-là. Subsiste encore, cet antagonisme entre la lumière et l’ombre, chez Miller le plaisir est rouge, un brasier. Il est noir chez Céline, l’ombre s’épaissit ”jusqu’au bout de la nuit”. Miller, dans des textes délirants, sacrilèges même, sans argument libertaire ou laïc, caricature le Sacré-Cœur en le sexualisant, ”ses vastes coupoles houleuses tendues comme des seins érigés”. Zola, aurait peut-être osé cette image. Jacques Roubaud, en 1999, s’en souviendra peut-être? Dans son recueil de poèmes, ”la forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains”, il compare la basilique à un biberon avec sa grosse tétine en forme de croix. Miller transforme Montmartre en sanctuaire païen, élève le plaisir en religion, la religion du corps. Il est vrai que, jusqu’au commencement de la Seconde Guerre mondiale, des générations sont venues adorer le dieu de la chair, un dieu qui, en l’occurrence serait plutôt une déesse.

”De Natura rerum: La nature du plaisir, au hasard d’une promenade à Montmartre, comme il semble proche! Cette odeur saline, cette odeur de ménagerie […] Une saveur et une odeur qu’on avait fini par oublier […] L’amour est une blessure qu’on a reçue […]  Mieux vaut alors tourner notre esprit vers d’autres objets; mieux vaut jeter dans le premier corps venu la liqueur amassée en nous que de la garder pour un unique amour qui nous prend tout entier, et de nous réserver la peine et la douleur certaines. Car, à le nourrir, l’abcès se ravive et devient un mal invétéré; de jour en jour, la frénésie s’accroît, la peine devient plus lourde, si tu n’effaces, par de nouvelles plaies, les premières blessures, si, au hasard des rencontres, tu ne les confies encore fraîches aux soins de la Vénus vagabonde, et ne diriges vers d’autres objets les impulsions de ton cœur.”**

À la fin des années trente, le boulevard de Clichy se construira le visage qui variera peu jusqu’à nos jours avec la transformation de cinémas en dancing, et de dancing en sex-shop.

*Louis Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Gallimard, Denoël et Steele, page 224, Paris, 1932.** Henry Miller, Le Diable au Paradis, 1936, page 170, Presse Pocket N° 2287, Paris, 1982.

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