L’insurrection de Montmartre

Posted on 17 octobre 2012

Après la signature de l’armistice (28, 29janvier1871) et le transfert de l’assemblée à Versailles (10mars), le gouvernement décide de la récupération des canons regroupés à Montmartre et d’occuper militairement Paris (18mars): c’est l’insurrection au cours de laquelle les généraux Lecomte et Thomas sont fusillés.

À Paris la délégation des vingt arrondissements, l’Association internationale des travailleurs et la Chambre fédérale des sociétés ouvrières présentent des candidats, dont le programme est nettement socialiste et révolutionnaire: ils veulent une république qui réaliserait à la fois la liberté politique et l’égalité sociale. Paris élit des bourgeois démocrates comme Victor Hugo ou Edgar Quinet, des jacobins comme Delescluze, des représentants comme Pyat, Malon, Gambon et Tolain.La province, qui, elle, veut dans son ensemble la paix à tout prix, élit une Assemblée en majeure partie composée de ruraux. Le chef du pouvoir exécutif, Thiers, symbole même de la bourgeoisie, a les mains libres pour traiter avec l’Allemagne. La France devra payer un tribut de cinq milliards, abandonner l’Alsace, moins Belfort, et le tiers de la Lorraine. Le 1er mars, l’Assemblée ratifie le traité, malgré la protestation désespérée des députés alsaciens et lorrains.Délivrée de la guerre extérieure, l’Assemblée prend des mesures contre la population parisienne exténuée par les souffrances du siège: la suppression des trente sous accordés aux gardes nationaux, la suppression des moratoires concernant les loyers et les effets de commerce touchent à la fois les ouvriers, les artisans et le petit commerce. L’entrée des Prussiens dans Paris, prévue pour le 27 février, apparaît aux Parisiens comme un déshonneur. La foule manifeste et ramène les canons, payés par les souscriptions de la population parisienne, vers les hauts lieux populaires de la capitale: Montmartre, les Buttes-Chaumont, Belleville. Ces canons, ni les Prussiens ni M. Thiers ne les prendront.

Les Prussiens n’entrent que le 1er mars dans les beaux quartiers et en sortent le 2. Mais les mesures contre Paris continuent. Des journaux sont suspendus, Flourens et Blanqui sont condamnés à mort par contumace, pour avoir participé à la journée du 31octobre, tandis que Jules Vallès est mis en prison pour six mois. Thiers et le général d’Aurelles de Pradines adressent deux proclamations aux habitants de Paris. Ils les mettent en garde contre les agissements du Comité central de la garde nationale, font appel aux sentiments des bons citoyens contre les mauvais, ”fauteurs de désordre”, et terminent par une menace de recourir à la force si les circonstances l’exigent*.

Dans la nuit du 17 au 18mars, les troupes du général Vinoy reçoivent l’ordre de reprendre les canons des Parisiens. Le comité de vigilance du Dix-huitième arrondissement, que dirigent Ferré et Louise Michel, investit la butte Montmartre. Et l’on voit alors d’étonnantes manifestations: femmes, enfants, gardes fédérés entourent les soldats, qui fraternisent avec la foule joyeuse et pacifique. Cependant, le soir, deux généraux, le général Lecomte qui le matin avait donné, sans être obéi, l’ordre de tirer sur les Parisiens, et le général Clément Thomas, qui avait, en juin 1848, décimé les insurgés, sont fusillés, rue des Rosiers. ”Fiez-vous donc au nom des rues et à leur physionomie doucereuse […] Seul, un grand mur, troué par les balles, et dont la crête est tout émiettée, se lève comme un témoin et me raconte le crime. C’est contre ce mur qu’on les a fusillés. Il paraît qu’au dernier moment le général Lecomte, ferme et résolu jusqu’alors, sentit son courage défaillir. Il essaya de lutter, de s’enfuir, fit quelques pas dans le jardin en courant, puis, ressaisi […]  On le poussa contre la muraille. […] Clément Thomas, lui, ne faiblit pas une minute. Adossé au même mur que Lecomte, à deux pas de son cadavre, il fit tête à la mort jusqu’au bout.”** Devant l’impuissance du pouvoir, Thiers se réfugie à Versailles, et donne aux troupes l’ordre d’abandonner Paris, offrant par la vacance du pouvoir, l’opportunité d’émergence de la Commune (Gouvernement révolutionnaire formé à Paris et dans plusieurs villes de province après le 3mars 1871), soutenue par de multiples comités et portée par une foule anonyme. Les échecs successifs infligés par les Prussiens et l’incapacité du gouvernement de Défense nationale à contrôler la situation militaire, économique et politique favorisèrent le développement des forces révolutionnaires hostiles à la capitulation et souhaitant l’instauration d’une commune insurrectionnelle.

*”Une amie à moi part dans trois ou quatre jours pour Paris. Je la charge de passeports en règle pour quelques membres de la Commune qui se tiennent encore cachés à Paris. […] Le 11mai, dix jours avant la catastrophe, j’ai envoyé par le même chemin tous les détails de l’accord secret entre Bismarck et Favre à Francfort. […] Si la Commune avait écouté mes avertissements! Je conseillais à ses membres de fortifier le côté nord des hauteurs de Montmartre, le côté prussien, et ils avaient encore le temps de le faire; je leur disais d’avance qu’autrement ils tomberaient dans une souricière; je leur dénonçais Pyat, Grousset et Vésinier, je leur demandais d’envoyer immédiatement à Londres tous les papiers qui compromettaient les membres de la Défense nationale, pour pouvoir, grâce à eux, tenir dans une certaine mesure en échec la sauvagerie des ennemis de la Commune, ce qui eût fait partiellement échouer le plan des Versaillais. Si les Versaillais avaient trouvé ces documents, ils n’en auraient pas publié de faux.” Karl Marx, Lettre au professeur E.S. Beesly, le 12juin 1871 **Alphonse Daudet, Quarante Ans de Paris, 1857-1897, page326, La Palatine, Genève, 1945.

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buchblock_Page_001Montmartre, contribution à une géographie de l’imaginaire de lieux ritualisésle livre de Frédéric Rossi-Liegibel, n’est pas un travail d’historien, d’ethnologue, de sociologue ou de géographe mais un éclairage sur les relations humaines spécifiques au lieu, sur les rites sociaux initiés par les pratiques de chacun qui perdurent encore aujourd’hui. Ce livre est disponible ici.