Un symbole d’opposition

Posted on 9 novembre 2012

Ce discours de culpabilité et de repentance connaîtra un regain après la défaite de 1940 et s’exprime toujours au travers des pèlerinages qui aboutissent sur la butte. Les processions, les messes, les confessions, les prières individuelles ou collectives, faits sociaux deviennent des rites sociaux. Ici la ritualisation religieuse consiste à s’opposer à la sécularisation.

Mais si les processions ritualisent l’espace public, elles ne font que s’opposer aux autres actes similaires (les vendanges ou les manifestations syndicales ou politiques). La vraie ritualisation de l’espace – la basilique crée un tel choc que sa présence même est le symbole de cet affrontement initial – entre dans un contexte qui aboutira à la loi sur la séparation de l’Église et de l’État en 1905, à l’inscription de la Laïcité dans le bloc constitutionnel pour expurger toute référence au passé religieux et aux symboles concrets de l’alliance entre la nation et la religion. C’est pourquoi il fallait que le Sacré-Cœur fut ce monument orgueilleux dans sa forme et dans sa position un défi permanent au pouvoir politique républicain! Les catholiques de la Société Saint-Vincent-de-Paul et Monseigneur Guibert, perçus par les anticléricaux comme des ”Français de second rang”, ont voulu que leur œuvre soit affirmée d’utilité publique et la propriété reconnue en la personne de l’archevêque: un statut post-révolutionnaire, annonciateur du statut des Églises après la séparation et la sécularisation. Par la construction du Sacré-Cœur, ils professent de leur patriotisme, mais pour eux ”la souveraineté de Jésus-Christ et de son Père est plus grande que celle du peuple et de son gouvernement”.

Plus que de créer un symbole d’opposition, ils ont, en cette fin du XIXème siècle, puisé dans le passé, tenté de le magnifier et de créer un ”bel objet”, aussi parfait que possible. Il semble néanmoins qu’ils se sont laissés dépasser par l’importance et la violence de l’opposition que ”l’Œuvre du Vœu national au Sacré-Cœur de Jésus” a provoquée. Avant les promoteurs du Vœu, Montmartre s’est érigé en quartier révolutionnaire, délaissant sans les abandonner ses autres particularités (criminelles et sexuelles, intimement liées). Grâce à eux, le quartier devient un lieu de ritualité alternative. Plus qu’un lieu de rituel, la basilique est un terrain d’affrontement, une sphère de théâtre social.

La Sacré-Cœur est une figure mythique qui fascine. La basilique est victime de sa mise en scène. Le comportement séducteur des lieux flatte la vocation christique du rite religieux montmartrois. Historiquement dévolu au culte des saints martyrs, les lieux de célébration (le martyrium ou Saint-Pierre) ayant été rasés ou détruits c’est le sacré-Cœur qui devient le point de mire de tous les regards et de tous les déplacements religieux. On a pu s’enchanter de célébrations et de l’affrontement ritualisés autour du Sacré-Cœur, mais en cette fin de XIXème siècle, la société française demeurait sous l’influence d’une conception gallicane du christianisme.

Pour en comprendre l’importance, il faut repartir dans le passé, en l’occurrence en 1873, pour comprendre comment la loi d’initiative, à la base de la construction de la basilique a, d’un point de vue paysager, structuré la butte.

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buchblock_Page_001Montmartre, contribution à une géographie de l’imaginaire de lieux ritualisésle livre de Frédéric Rossi-Liegibel, n’est pas un travail d’historien, d’ethnologue, de sociologue ou de géographe mais un éclairage sur les relations humaines spécifiques au lieu, sur les rites sociaux initiés par les pratiques de chacun qui perdurent encore aujourd’hui. Ce livre est disponible ici.