EN 1882

Posted on 7 décembre 2012

La Chambre est saisie d’un projet de loi qui tente d’arrêter les travaux de construction de l’église de Montmartre. Le comité du Vœu National envisage les dispositions à prendre dans le cas où le projet de loi serait adopté: ”On fera observer que les travaux accomplis sont le produit de dons particuliers faits sous le couvert de la loi*.” Georges Clémenceau** représente l’opposition de gauche et voit dans ce débat l’affrontement de deux géants: l’Église contre la Révolution. Combat à ses yeux politique et non débat d’ordre juridique. Il refuse que la majorité républicaine appose sa signature à côté de celle de la majorité réactionnaire d’hier. George Clémenceau propose une abrogation pure et simple de la loi: la France ne sera pas vouée au Cœur de Jésus et mise en demeure de demander pardon pour la Révolution. Il ne veut pas d’une République religieuse ni d’une politique de la France qui se réfère à Dieu et à Jésus-Christ.La Chambre prend en considération la proposition de loi relative à l’abrogation de la loi du 24 juillet 1873. La Chambre ne doit pas se trouver dans une situation sans avoir les moyens financiers d’appliquer la nouvelle loi: ”La décision de la Chambre blesserait trois millions cinq cent mille souscripteurs”. L’église a été construite grâce aux dons et des legs autorisés en Conseil d’État, donc qu’il faudrait rembourser. La ville ne peut demander son expropriation pour construire un monument public, c’est l’État qui a autorisé sa construction. La proposition est renvoyée à une commission. Monseigneur Guibert prend l’affaire au sérieux et demande que l’échafaudage de l’édifice qui commence à sortir de terre soit pavoisé de drapeaux tricolores pour le 14 juillet 1882*** et souhaite l’instauration d’une prière pour le régime en place à la messe du dimanche après la communion. Monseigneur Guibert se défend de la moindre intention politique et rappelle l’histoire et le dessein de l’entreprise, éminemment chrétien et patriotique. Il précise le caractère expiatoire de l’Œuvre et refuse d’y voir un quelconque appel à la guerre civile. Les intentions et des propos de Georges Clémenceau auxquels répond Monseigneur Guibert sont riches de sens dans les notions de ”fermé et d’ouvert”,appliquées aux motivations des protagonistes ou des régimes politiques: ”souhait fermé, limité au domaine autonome du monde politique: le vote; souhait ouvert, intégrant la dimension religieuse de l’homme: le vœu”. Monseigneur Guibert pose le problème théorique de façon pertinente. Il s’en remet enfin au jugement de l’Histoire****, sans pour autant remédier au préjudice moral que constitue ”la mise en cause de la confiance des citoyens dans leur législateur”. L’archevêque de Paris décide de faire ”continuer les travaux pour ne pas laisser cent ouvriers sans travail et la France catholique désemparée”.

*Chambre des députés, Discussion sur la prise de considération d’une proposition de loi de M. Delattre relative à l’église du Sacré-Cœur de Montmartre, le 30 juin Malon,1882, Journal Officiel. ** ”Quelques maires marchaient d’accord avec la population de Paris; Malon aux Batignolles, Clémenceau à Montmartre furent ouvertement révolutionnaires. La mairie de Montmartre, avec Jaclard, Dereure, Lafont pour adjoints de Clémenceau, fit par instants trembler la réaction.” Louise Michel, La Commune, histoires et souvenirs, page74, nouvelle édition, La Découverte, Paris, 1999. ***“Le 14juillet1882, Mgr Guibert jugea qu’il était bon que le monument national des Catholiques, consacré au Sacré-Cœur […] fût illuminé le jour de la fête nationale… Depuis lors nous avons pavoisé et illuminé, tous les ans, sans soulever aucune réflexion.” Bulletin du Vœu National, 1892, page375. ****”L’Assemblée nationale tenait à prendre sa part dans un acte public de religion, la Chambre actuelle tient à s’en désintéresser; l’Histoire, étrangère à nos agitations, jugera ces tendances opposées.”

Related Articles:

buchblock_Page_001Montmartre, contribution à une géographie de l’imaginaire de lieux ritualisésle livre de Frédéric Rossi-Liegibel, n’est pas un travail d’historien, d’ethnologue, de sociologue ou de géographe mais un éclairage sur les relations humaines spécifiques au lieu, sur les rites sociaux initiés par les pratiques de chacun qui perdurent encore aujourd’hui. Ce livre est disponible ici.