L’apparition

Posted on 3 janvier 2013

Dans le paysage nocturne de Montmartre, les militaires, surtout les matelots et les légionnaires, ont toujours occupé une grande place avec le danger qu’ils créent, inséparable de leur plaisir.

Les matafs sont les héros du plus grand nombre d’aventures. La faute en incombe le plus souvent aux prostituées du quartier qui ne pouvaient voir un pompon rouge et un col-bleu sans se sentir remuées: une vieille ferveur que la chanson réaliste, celle de Damia et ranimée par Piaf, rallumait en permanence.

Au reste, le premier grand amour de Piaf, précisément dans l’hôtel situé au-dessus du Clair de Lune, au coin du boulevard de Clichy et de l’impasse de Guelma, n’était-il pas un matelot? Parmi ces matelots, beaucoup n’avaient jamais quitté la rue Royale et les bureaux du ministère de la Marine. Ces marins d’occasion n’étaient d’ailleurs pas les moins ardents à évoquer le grand large. Les seules à ne pas s’y laisser prendre étaient les Bretonnes. Malgré leur sentimentalité et leur naïveté, elles repéraient d’un coup d’œil, à l’accent, à l’allure, ces marins de fantaisie et ces situations dignes de la chanson réaliste, jusqu’à son couplet le plus émouvant. Il est vrai qu’une virée à Montmartre ne rappelle que de loin une bordée à Brest, ou à Toulon, sauf peut-être dans les récits de Jean Genet. Encore moins si le dit matelot prenait ses habitudes à Pigalle, ou y jetait l’ancre. Il lui fallait une belle inconscience, une ignorance totale des dangers du quartier, un coup de passion ou la totale indifférence à tout ce qui pouvait lui arriver. ”Ainsi ces quatre déserteurs […] que les inspecteurs du commissariat de la Goutte-d’Or arrêtent en octobre 1949. Ils vivaient dans un hôtel misérable du coin, faisant des cambriolages, mais surtout au crochet de filles que le béret rouge avait subjugué: le béret couleur de sang, signe de mort violente, de meurtre, de virilité, un gigantesque organe sexuel en état d’érection.”* Il convient d’ajouter au dossier des cas rares, ceux de matelots tirant bénéfice de leurs charmes avec les messieurs. Quelques-unes de ces histoires tournèrent mal.

Associé au matelot dans l’imagerie ou la mythologie de Pigalle: le légionnaire. On se les dispute l’un et l’autre dans la chanson réaliste, sans savoir à laquelle des grandes chanteuses, Damia, Marie Dubas, appartient ce matelot ou ce légionnaire, d’autant que Piaf a fini par mettre la main sur les deux! Le matelot, le légionnaire, on se les arrache dans les cœurs.

Enfin, on a parfois du mal à les démêler dans les faits divers. À Pigalle, matelots et légionnaires se rencontrent ou s’aperçoivent les uns les autres en train de se distraire avec leurs camarades en groupes isolés. Si un incident éclate, si un coup dur arrive, ils se prêtent mutuellement secours. Pourtant de telles bagarres sont trop rares, pour qu’elles fassent l’objet d’un fait divers. Enfin, chapitre essentiel dans l’histoire des légionnaires à Paris, c’est Blaise Cendrars qui explique la fascination qu’ils exercent sur ces ”dames” ans un livre écrit entre 1948 et 1956: ”Emmène-moi au bout du monde”. Le sable chaud de Marie Dubas et de Piaf est bien pâle à côté de cet écrit. Absent de la mythologie montmartroise, le “para“ n’existe pas dans la chanson réaliste. Ces acteurs du plaisir participent largement à la fête et aux plaisirs montmartrois, comme cette autre population appartenant à un tout autre monde le cambrioleur mondain.

*Louis Chevalier, Montmartre du plaisir et du crime, page171, Robert Laffont, Paris, 1980.

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