De la pègre au milieu

Posted on 1 février 2013

La délinquance se définit par rapport aux normes sociales en vigueur dans une société et une culture données. Le terme ”pègre”, utilisé dès le milieu du XIXème siècle, est un mot que l’on crachait, comme une insulte. Les journalistes attentifs aux bas-fonds parisiens parlèrent de ”milieu”.

Pour être du milieu, il faut avoir fait ses preuves, être ”un vrai”, ”un dur”, ”un mec”, ”un homme”. ”Bien sûr, si ton dab avait tiré sa crampe dans un palace ou un château, tu ne serais pas là. Mais à ça, on n’y peut rien. Tu dois encaisser. Et si y avait pas une chiée de mecs comme nous, qu’est-ce que deviendraient les gaffes, les juges et tout le bordel…”* En opposition il y a ”le cave”, le pauvre type qui veut jouer comme les grands mais qui n’est pas de taille et perd à tous les coups. Les vrais et les caves, où qu’ils aillent, se regroupent entre eux, aux tables des cafés comme dans les dortoirs et les cellules, par ordre de dignité et d’indignité, en deux mondes distincts. La difficulté est qu’on les trouve, souvent mêlés l’un à l’autre, dans les mêmes mauvais coups: les caves servent de main-d’œuvre d’appoint, rendent de petits services, donnent des renseignements, font le guet, prêtent leur chambre comme planque à un malfaiteur recherché. Dans les affaires de drogue, ils jouent le rôle essentiel de vendeurs; ils fréquentent les mêmes lieux de plaisir. La ”pègre” cesse d’être appelée ainsi, dans les années 25 pour devenir le ”milieu”, le peuple de l’ombre, cette troisième composante du monde du plaisir. Les malfaiteurs français l’emportent encore. Si l’on aperçoit des étrangers à Montmartre, c’est pour le plaisir, plus pour s’amuser que faire un mauvais coup. Les Français sont peu disposés à se laisser déposséder: nationalisme et xénophobie sont particulièrement répandus dans le monde des malfaiteurs**.

*Auguste Le Breton, Le rouge est mis, 1954, page146, Gallimard, La Série Noire N°125, Paris 1978. **”Une bande de sept ou huit anarchistes et cambrioleurs italiens, âgés de vingt à vingt-cinq ans, est sous les verrous. Ils ont été arrêtés, passage Bouchardy, où ils habitent. Ils cambriolaient des châteaux dans les environs de Paris. On a trouvé chez eux des tracts libertaires.” Le Matin, Le 20 février 1926.

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buchblock_Page_001Montmartre, contribution à une géographie de l’imaginaire de lieux ritualisésle livre de Frédéric Rossi-Liegibel, n’est pas un travail d’historien, d’ethnologue, de sociologue ou de géographe mais un éclairage sur les relations humaines spécifiques au lieu, sur les rites sociaux initiés par les pratiques de chacun qui perdurent encore aujourd’hui. Ce livre est disponible ici.

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