Le bagne, le second lieu social

Posted on 24 février 2013

Mieux encore que les faits divers de Montmartre, les récits du bagne mettent en lumière la composition du milieu de Pigalle: ”Il n’y a pas de pègre à Montmartre, la victime, appartenait au même milieu.”*

Dans le récit de Carrière sur le bagne, les Corses, plus apparents, présentent des manières qui en font un monde à part, plus admiré. Les passions du bagne sont le jeu, l’amour et la cavale. Trois mondes à part: les joueurs et les invertis qui vivent entre eux et parfois s’entretuent pour leur giton, les hommes de la cavale qui ne pensent qu’à s’enfuir, recommençant obstinément, et puis les autres, ceux qui croupissent dans la misère. Dans le récit de Belbenoît, où le bagne n’est qu’un déchaînement indistinct de brutalité, de bestialité, la description la plus crue qui en a jamais été faite, tout se ramène à un dénominateur commun, ”Les forts à bras! Leurs yeux vifs avaient une expression sinistre et je me rendis compte qu’ils étaient corrompus jusqu’à la moelle. Chacun d’eux se mit en quête d’un jeune bagnard et, avant le troisième jour, ils avaient tous un môme.”**

L’érotisme, caractéristique selon George Bataille*** d’une sexualité proprement humaine, envahit Montmartre et son annexe, le bagne. L’exemple le plus frappant de l’inscription de l’artifice de la culture dans l’animalité même se trouve dans les tatoués. ”C’étaient des forts à bras, des hommes couverts de tatouages, les gaillards aux muscles impressionnants qui avaient passé des années dans les pénitenciers militaires d’Afrique et étaient rompus à toutes les ruses. Leurs épaules massives, aux muscles durs comme de l’acier, leurs fronts balafrés, leurs lèvres épaisses, qui se retroussaient soudain pour vomir des jurons ignobles ou des phrases ordurières, formaient un ensemble que ne dépareillaient nullement les dessins obscènes dont ils étaient couverts et sous lesquels se lisait la légende, Ça va, poupée!”**** ”Il est condamné à perpétuité”; ”Tu ne t’imagines tout de même pas, pauvre imbécile, que ces petits bourgeois vont comprendre le genre de vie que tu mènes à Pigalle. Pour eux, Pigalle, la place Blanche, c’est l’enfer, le mal, et les gens de ton espèce qui vivent la nuit, de la racaille. Et toi, tu arrives jeune et beau, suprêmement élégant alors qu’ils s’habillent à la Samaritaine. Tu as perdu d’avance.”*****

Le tatouage en lui-même constitue un refus d’abandonner son corps à la nature, une volonté de le marquer, de le personnaliser, d’en faire le lieu d’une inscription – un langage. C’est le refus même d’une simple universalité naturelle: il ne s’agit pas d’abolir l’artificiel pour revenir à une utopique nature, mais de transformer la nature même en art. C’est cette inscription de la cruauté du bagne, que l’on retrouve dans les tatouages, qui illustre de façon magistrale les violences et les plaisirs montmartrois plus que tous les faits divers. Toutes les brutes, ces tatoués, qui se déchaînent dans les récits de Belbenoît et de Carrière sont les malfaiteurs très ordinaires, souvent insignifiants, dont nous avons lu dans les journaux les petits exploits. Mais le bagne, dans son effroyable quotidien, exacerbe allure et comportement et tout particulièrement celui des Corses et de leurs valeurs: la parole donnée, l’amitié, l’honneur et la vengeance******, exportés à leur libération, à Montmartre.

*L’aurore, le 27juillet 1931. **Pierre Belbenoît, La Martinière, 1881, côte 12 A B-31 pièce 149, Bibliothèque Nationale. ***Georges Bataille, L’érotisme, page42, Minuit, Paris, 1957. ***Pierre Belbenoît, La Martinière, 1881, côte 12 A B-31 pièce 149, Bibliothèque Nationale. ***** ”Et voilà qu’au bagne […] chacun s’assoit par terre, des groupes se forment par catégories sociales. D’abord les hommes du vrai milieu, chez qui l’origine importe peu: Corses, Marseillais, Toulousains, Bretons, Parisiens, etc. Il y a même un Ardéchois. C’est moi… Les autres groupes se forment n’importe comment, car il y a plus de caves qui montent au bagne que d’affranchis.” Henri Carrière, Papillon, page106, Hachette, le Livre de Poche N°3143, Paris, 1974.****** ”Le chef du poste de garde à l’île Royale est un vieux Corse, très violent et assassin connu[…] Alors Papillon, […] ne cherche pas à t’évader, avec moi. Car, si tu échoues, je te tue comme un lapin. […] Vous savez, répond Papillon […], si je m’évade, je m’arrangerai pour que cela ne soit pas aux heures où vous serez de service.” Henri Carrière, Papillon, page132, Hachette, le Livre de Poche N°3143, Paris, 1974.

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buchblock_Page_001Montmartre, contribution à une géographie de l’imaginaire de lieux ritualisésle livre de Frédéric Rossi-Liegibel, n’est pas un travail d’historien, d’ethnologue, de sociologue ou de géographe mais un éclairage sur les relations humaines spécifiques au lieu, sur les rites sociaux initiés par les pratiques de chacun qui perdurent encore aujourd’hui. Ce livre est disponible ici.

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