Les Corses

Posted on 3 avril 2013

Carco est à peu près le seul à signaler la présence de quelques Corses, d’autant mieux observés que Carco était Corse lui-même, probablement introduit dans le milieu des souteneurs. ”C’est alors que M. Dominique survint; Son melon beige, son complet marron, ses chaussures vernies. Il parlait peu, portait beau: la moustache noire coupée en brosse, la raie luisante faite au milieu, des mains énormes et les dents fines. M.Dominique était Corse.”* Carco privilégie les Corses, c’est le milieu qu’il connaît le mieux. La réalité des faits divers est en contradiction avec ses écrits, les Corses apparaissant peu dans les affaires criminelles. Après la guerre, et surtout depuis les années 30, la mainmise des Corses sur le milieu de Pigalle se transformera jusqu’à devenir peu visible. Comme par le passé, il leur arrivait d’habiter Montmartre pour préparer un mauvais coup, s’amuser, fêter une opération réussie où de s’y faire prendre. Somme toute, un monde traditionnel, à côté de la traite des Blanches**, toujours à la conquête de terres nouvelles. Dans les activités qui concernent la prostitution et la drogue, le milieu montmartrois, dans la catégorie des durs, était composé, comme dans les années précédentes, de Parisiens et de Méditerranéens en plus grand nombre qu’avant, surtout des Marseillais et des Corses. Dans les faits divers, ”il n’est plus question que de Corses”***. Surtout à l’occasion de vendettas retentissantes, incroyables, interminables, qui les montrent occupant le terrain et l’aménageant à leur manière. ”Dominique N…, Corse et conscrit maritime tue, en pleine rue, boulevard Ornano, sa maîtresse, une Corse aussi, qui refusait de lui payer l’indemnité de rupture. Comme on accuse Dominique d’être un souteneur: Je ne sais même pas ce que ça veut dire, souteneur. J’ai toujours travaillé. Vingt ans de travaux forcés. Une amie de la victime confesse à la sortie du tribunal qu’il faut être complètement fou, à moins d’être soi-même Corse, pour écouter ces gars.”**** Histoires inattendues, incompréhensibles aux Parisiens, qui essayeront d’abord de les prendre à la blague. À force de lire dans leur journal ”Vendetta corse à Pigalle”, ils finiront par s’y habituer: ”La loi du milieu, en effet, ne tient pas compte de la chose jugée légalement.”***** Le milieu corse de Marseille déjà tout-puissant, grâce à ce trafic de la femme et de la drogue, devient riche, ce qui lui permet d’acquérir une partie de Pigalle, des lieux de prestige que sont les cafés bien placés et les restaurants renommés. ”C’est là que se retrouvent les plus habiles trafiquants d’opium et de la traite des blanches, et aussi ce qu’on peut appeler, sinon des tueurs de métier, du moins des exécuteurs professionnels. L’Ange Bouffareo, place Blanche, le seul tripot de Paris où l’on joue honnêtement, car vouloir y tricher serait signer son arrêt de mort.”****** Finalement, la supériorité des Corses s’établit sur la loi du maquis: silence, solidarité, vengeance, honneur. A ces raisons économiques et morales, s’ajoutent les avantages physiques de ces professionnels de la prostitution: l’amant corse est ”le plus beau, le plus fort… et tout et tout”, comme ajoutait Marie Dubas (pourtant, le souteneur corse n’avait pas grand-chose de commun avec Tino Rossi). Les Corses sont présents partout (en 1937 dans la casbah d’Alger, de ”Pépé le Moko”). Anciens des Bataillons d’Afrique que leurs activités menées dans le milieu dès leur plus jeune âge leur avaient fait choisir. Leur temps achevé, ils décident de ne pas rentrer en France, l’embauche étant forte. Leur autorité reconnue par tous, les Corses font la loi, à une nuance près*******, les Juifs Oranais, les plus redoutables, les envahisseurs qui occupent une place spécifique dans toutes les activités de la ville, y compris celles du milieu. Préfigurant le retour massif des années soixante, évolution naturelle à Montmartre, les Corses seront supplantés par les nouveaux venus: les Pieds-noirs********.

* ”On l’avait vu longtemps à Tabarin, sans femme, mépriser le forum. Mais les compatriotes le sortirent un jour de son indolence et le ”marièrent”. Alors, il établit sa force. Opiniâtre et silencieux, il disputa plusieurs fois l’empire de la rue Lepic à des costauds reconnus par tous.” Francis Carco, Jésus la Caille, page241, Mercure de France, Paris, 1914. **”Un Parisien, Louis le Moche, né en 1903, repris de justice et acrobate par intermittence, et un Breton, Jeannot le Navigateur, exploiteur de filles ou chanteur de rues ou pis encore selon les heures. Tous deux ont été pincés dans une affaire de traite des blanches.” Le Matin, le 22décembre 1935. ***Le Matin, le 20juin 1930. ****Marie Paoleschi, Marie Jolie, page91, Robert Laffont, Paris, 1979. *****Marie Paoleschi, Marie Jolie, page91, Robert Laffont, Paris, 1979. ******Blaise Cendrars, Panorama de la pègre Parisienne, 1935, page405, Œuvres Complètes tomeV, Denoël, Paris, 1968. *******Un personnage de roman l’incarne: Gaston Boucara, né dans le faubourg d’Oran d’un père israélite et d’une mère espagnole, qui occupe une grande place dans le récit de Bazal et Innocenzi,”Le Corse”. ********L’expression, désigne les Français ou Européens d’Afrique du Nord regagnant la France à partir du moment où se préparent éclatent et se développent les événements d’Algérie, c’est-à-dire vers 1953-1954, et massivement après l’indépendance.

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