La prostitution

Posted on 15 août 2014

”La petite rue obscure, flanquée des deux côtés d’hôtels aux petits vestibules voilés abritant un laborieux trafic. Deux hommes passent, apparemment intéressés et qui dévisagent les filles, qui les soupèsent, qui les déshabillent du regard”.*

La prostitution est relatée au travers des histoires de filles qui, en refusant les services d’un souteneur, chevronné ou apprenti, leur font perdre leur gagne-pain et la face, ce qui les pousse à se venger. Des histoires, peu différentes de celles de l’avant-guerre, avec un même dénouement sanglant. ”Faire jaillir comme le sang d’une blessure la liqueur amassée en nous”: tel est le rôle de la prostituée, celle que nous avons rencontrée maintes fois à Montmartre.

C’est la professionnelle, désignée sous de multiples noms, autres que les plus décents que nous avons utilisés et que nous avons si souvent aperçue dans l’exercice de ses fonctions. La femme tarifée n’en déplaise à la chanson et au roman réalistes, n’éprouve pas le moindre plaisir au plaisir des autres. C’est déconseillé dans la profession. Quant au plaisir des autres, des partenaires, c’est le plaisir de Montmartre. Il occupe une grande place dans la littérature, dans le cinéma, et dans ce qu’on raconte. Elle fait également peur, car c’est aussi une effroyable garce. Mais surtout, il y a mieux à faire à Montmartre que de recourir à ses bons offices. Le plaisir de Montmartre, ce qu’on y recherche c’est, avant tout, la rencontre. Double plaisir que celui de cette rencontre: l’inconnu, évidemment, le but de l’opération et quelquefois son achèvement. Le plaisir de la rencontre a toujours été l’un des plus grands plaisirs. Les souteneurs de Montmartre, parfois, offraient leurs services pour visiter les petits bals fréquentés par les bonnes, les vendeuses de magasin, les petites ouvrières, pour rôder autour des manèges, pour monter la garde aux sorties de métro, le samedi soir et le dimanche après-midi, quand la banlieue se dégorgeait à Montmartre. La femme s’affranchissant, l’homme n’avait qu’à s’en prendre à lui- même. La loi du milieu n’était plus celle d’avant-guerre.

Chez l’homme, cela se voyait à son costume, à son allure. ”Paulo est un garçon de vingt-cinq ans qui s’appelle Paul comme tout le monde. Né à Paris, il a une petite célébrité dans le monde de la boxe. Mais, loin de soigner sa force, il semble très occupé, pendant l’été et l’automne de 1922, de mener à Montmartre et même dans Paris, une vie inimitable et puissamment originale. Il parcourt les établissements de nuit, en compagnie d’un chanteur qu’il a engagé à son service et pour le distraire, au cas où le programme du cabaret ne serait pas à son goût. Il a aussi un chauffeur qu’il loue. Ses dépenses sont telles que la police fait une enquête et finit par découvrir qu’il a participé à un fructueux cambriolage. On décide d’arrêter Paulo.”** Le marlou bien habillé n’avait plus rien à voir avec le dur du temps de Manda, qui mettait son élégance à ressembler à un ouvrier. Dans ”Paris Béguin” de Génina***, tourné en 1931, Gabin est ”Dédé le beau p’tit gars de Paris”. L’accent, l’allure, tout y est. Un titi parisien, d’après-guerre, élégant, avec costume, cravate, souliers vernis à bout très effilé. Et surtout, pièce essentielle, le chapeau mou, tantôt baissé sur les yeux, dans les moments d’intense réflexion, tantôt rejeté en arrière, dans les moments d’abandon. Ses exploits feraient plutôt sourire, aujourd’hui, comme l’image finale où le voyou est poignardé sous un bec de gaz devant l’affiche de la belle vedette de music-hall avec laquelle il a passé une nuit d’amour. On se dit que Carco aurait pu trouver mieux. Et l’on se dit aussi qu’il fallait que Gabin fût au tout début de sa carrière pour accepter ce rôle. La réalité est bien différente, et en particulier avec les souteneurs africains, dans la partie du boulevard Barbès, entre le métro Barbès- Rochechouart et la rue Myrha, il existe une prostitution invisible pour qui n’est pas du quartier.

*Le Matin, 27 janvier 1923. **”C’est à Francis Carco qu’on s’est adressé pour écrire le scénario original. On ne pouvait mieux choisir. Il va de soi que Carco a pris ses personnages parmi les gars du milieu, marlous et petites femmes à la recherche d’un client sérieux.” France-Soir, le 12 octobre 1931. ***Pierre Mac Orlan, Villes : Montmartre, page 187, Gallimard, Paris, 1966.

Related Articles:

buchblock_Page_001Montmartre, contribution à une géographie de l’imaginaire de lieux ritualisésle livre de Frédéric Rossi-Liegibel, n’est pas un travail d’historien, d’ethnologue, de sociologue ou de géographe mais un éclairage sur les relations humaines spécifiques au lieu, sur les rites sociaux initiés par les pratiques de chacun qui perdurent encore aujourd’hui. Ce livre est disponible ici.

Be the first to leave a comment

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>