Les “jouissances“ flottantes

Posted on 23 octobre 2012

Les partenaires, que tout oppose, finissent par se rencontrer au hasard de cette ville immense mais providentielle. Le peuple et le beau monde se livrent, à Montmartre à ces jeux de l’amour et du hasard qui sont un vieux plaisir de la rue parisienne.

Ce désir réciproque que la distance sociale accroît, apparaît à tous les moments dans l’histoire de Paris et dans la littérature qui l’enregistre. Les boulevards extérieurs sont ”la lisière du malheur et de Paris“ et là une nouvelle répartition géographique s’esquisse: à l’Ouest c’est un prolongement des beaux quartiers de la ville où le beau monde imprime sa marque; à l’Est c’est une empreinte populaire. Entre ces deux extrêmes, c’est une région intermédiaire où ces deux partenaires, à la fois adversaires et complices, s’affrontent, tantôt gagnant du terrain, tantôt en perdant, jusqu’à ce que les plaisirs populaires l’emportent.

L’odeur terrible de la joie populaire qui monte du peuple perd sur le boulevard ce qu’elle a de redoutable, d’insupportable ou d’écœurant. Géographiquement, dans le paysage, elle vient de ces contrées de l’Est; les grands travaux du Second Empire ayant eu pour conséquences immédiates le glissement vers l’ouest des plaisirs populaires et de leur odeur. Cette odeur terrible, c’est celle que sent Nana: ”dégageant autour d’elle une odeur de vie, une toute puissance de femme dont le public se grisait”. Cette odeur de ses origines, celle de la Goutte d’Or, Nana ne la perdra jamais, Montmartre non plus.

Montmartre, envahi par le beau monde affamé de plaisir, sera plus marqué, entaché de plaisir populaire que les quartiers qui l’ont précédé. Les lieux de plaisir célèbres étaient plutôt situés au cœur de la ville ou à proximité des beaux quartiers, nul encore ne s’était installé sur les barrières au centre des plaisirs grossiers. Cette situation change le rapport de forces entre le désir du beau monde et le désir populaire et introduit une violence qu’ignorent, avant lui, les sites privilégiés du plaisir: les quartiers pauvres sont d’autant plus attirants qu’ils sont dangereux et le plaisir insolite ou extravagant n’est intéressant que jugé par rapport aux référents sociétaux.

 

 

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buchblock_Page_001Montmartre, contribution à une géographie de l’imaginaire de lieux ritualisésle livre de Frédéric Rossi-Liegibel, n’est pas un travail d’historien, d’ethnologue, de sociologue ou de géographe mais un éclairage sur les relations humaines spécifiques au lieu, sur les rites sociaux initiés par les pratiques de chacun qui perdurent encore aujourd’hui. Ce livre est disponible ici.

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