naturalisme®montmartre-01

À la fin du dix-neuvième siècle

Posted on 13 décembre 2012

Montmartre joue le rôle anciennement dévolu au Palais Royal et les boulevards* ne s’en portent pas plus mal, grâce ou malgré les prostituées innombrables et affairées, aux environs de la porte Saint-Denis. Et les lorettes** qui habitent déjà Montmartre, descendent de la butte en avant-garde, en voltigeuses, pour prêter main-forte. Tous les éléments du plaisir sont là et cependant le plaisir est ailleurs: sur le boulevard dont Montmartre n’est que l’arrière-pays. ”Nana”, le roman de Zola, développe le thème majeur d’une grande partie de la littérature du temps, le plaisir, et devient par là même, le reflet d’une société de jouissance***. La littérature permet d’observer et de comprendre comment des changements d’habitudes ou des circonstances nouvelles dans la seconde moitié de ce siècle, vont instaurer un autre lieu dédié à de nouveaux plaisirs. Si l’on compare le Paris de Balzac et celui de Zola, on constate dans la ”Comédie humaine” l’importance du rôle du plaisir sans qu’il soit nommé, accepté en tant que tel. Tandis que chez Zola, Paris et le plaisir acquièrent le titre de ”Société de plaisirs”.

Les lorettes de Balzac se transforment en demi-mondaines. La prostitution parisienne change de visage. Elle se dépouille des costumes de pauvreté de ”la classe inférieure”. Place à la coquetterie avec ces filles lavées, parées, en beauté même. La misère s’efface. ”À la grisette sentimentale, ou phtisique succéda la ”biche”ou ”cocotte” de la galanterie impériale: demi- mondaine de haut vol, moitié artiste, moitié fille. discrète sur ses origines, possédant hôtel, diamants, domestiques et roulant voitures à huit tessons”****. L’image de la prostituée (incarnée par Nana) traquée par la police, malmenée par les fêtards ou par les gamins est remplacée par une image triomphante. La place des demi-mondaines dans la société du Second Empire se confond avec le monde du plaisir et explique la vulgarité de ce plaisir: les vieux débauchés, au bord du coup de sang; les courtisanes avides et stupides; et la bêtise la bestialité, la lâcheté, la décrépitude et la laideur de ce monde de jouisseurs*****.

Pourtant, le pressentiment du malheur est présent dans tous les instants. Il donne un arrière-goût au plaisir comme si cette insouciance de surface cachait une peur du châtiment divin: ”s’il m’eût fallu choisir entre le tête-à-tête d’un de ces malheureux ou celui d’une panthère, je crois que j’aurais choisi la panthère.”*****La mort du duc de Morny semble le détonateur de la fin de la fête et présage l’écroulement de l’Empire. ”J’eus comme soupçon des choses terribles et sournoises qui se préparaient à la première de la ”Belle Hélène”; les dieux de l’Olympe sont bafoués et même le grincement de l’archet d’Offenbach me parut un présage de catastrophe. Quelle catastrophe? Je l’ignorais.Mais je rentrai chez moi troublé, anxieux comme au sortir d’une atmosphère malsaine.Quelques mois plus tard, je compris”. Les ”choses terribles”, les désastres s’annoncent. Dans ”Nana”, c’est la maladie qui chemine sournoisement. Elle commence à prendre, une odeur d’épouvante intolérable, suivi d’accalmies, comme dans les cauchemars.

*Léon Daudet, Paris vécu, Première série: Rive droite, 1928, page498, Collection Bouquins, Robert Laffont, Paris, 1987. **”Le mot ne fut fait qu’en 1840, sans doute à cause de l’agglomération de ces nids d’hirondelles autour de l’église dédiée à Notre-Dame-de- Lorette.” Honoré de Balzac, Esquisse d’un homme d’affaires d’après naturein Louis Chevalier, Montmartre du plaisir et du crime, page65, Robert Laffont, Paris 1980. ***”C’est une littérature spéciale, que celle qui fleurit aux devantures de la librairie parisienne entre1860 et1870, et dont Delvau dresse le catalogue en 1867 pour le public de l’Exposition universelle, dans ses Plaisirs de Paris.” Henri Mitterrand, notice sur Nana préface à l’édition, Emile Zola Œuvres complètes tomeII, page127, la Pléiade, Gallimard, Paris, 1976. Henri Mitterrand, notice surNana, Emile Zola Œuvres complètes tomeII, page127, la Pléiade, Gallimard, Paris, 1976. ****”Au reste, si tout ce qu’on me dit des mœurs de cette année est vrai, il est à craindre que la fin du monde ne soit proche.” Prosper Mérimée, Chroniques du règne de Charles IX, page61, Gallimard Collection Folio N°982, Paris, 1979. *****Jacques Henri Bomecque, Les Années d’apprentissage d’Alphonse Daudetin Louis Chevalier, Montmartre du plaisir et du crime, page117, Robert Laffont, Paris 1980. ******Alphonse Daudet, commentaires sur la première de la Belle Hélène, le 17décembre 1864 in Louis Chevalier, Montmartre du plaisir et du crime, page115, Robert Laffont, Paris, 1980.

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