L’étrange beauté de la difformité

Posted on 16 novembre 2012

Les chroniques du boulevard jointes aux descriptions des romanciers permettent d’apprécier l’évolution du plaisir dans les lendemains immédiats de l’Empire: à l’odeur terrible des classes populaires succèdent les parfums trop forts des grandes cocottes bruyantes et scandaleuses: les ”Nana” de la Goutte d’Or se métamorphosent en dames pseudo-authentiques qui cachent, derrière leurs éventails, leurs rougeurs de blanchisseuses. Elles envahissent les romans, accaparent la scène, règnent aux bois, aux courses, au théâtre, partout où se rassemble la foule. Les courtisanes sont de tous les temps, elles seront aussi aux débuts de la Troisième République, comme elles le furent au Second Empire et aux époques précédentes. Elles concurrencent les femmes du monde dans leurs diverses activités mondaines, culturelles, philanthropiques, religieuses et galantes. ”À l’Elysée Montmartre… les cavaliers se recrutent dans le monde des garçons coiffeurs, des garçons de café; c’est ici qu’apparaissent en nombre les souteneurs, mais encore bien habillés, sauf le chapeau mou. La gent féminine comprend bien les coureuses du quartier, de jeunes ouvrières en rupture de sagesse, mais qui font encore leurs manières… Là, il faut avoir l’œil aux aguets, car chaque fille a sa cour, sorte de gardes du corps, si facile à reconnaître par la façon identique dont ils s’habillent, qu’ils semblent avoir un uniforme.”* La rage du plaisir s’empare du beau monde, du peuple et présente, chez le premier, une sorte d’ignominie frénétique sur laquelle tous les contemporains s’accordent. Les traits les plus hideux, les plus grotesques s’étalent dans les documents de ces années-là. Les débuts de la IIIeRépublique emprunts de bonne conscience bourgeoise, veulent donner une image de luxure du précédent régime et cultivent ce sentiment de dégoût que dépeignent les contemporains. Dans ces années, la population parisienne soudain libérée du cauchemar se réveille. Elle retrouve ses habitudes, ses cafés-concerts, ses bals, ses distractions et aussi ses itinéraires avec un mépris des convenances sociales, un désir de rattraper le temps perdu, fringale et rage de plaisirs. C’est sur ce besoin de plaisir populaire le plus cru, cette glorification de la barrière, cette parade de rôdeurs et de filles, avec les gestes, les mots de l’emploi, qu’insistent les auteurs qui décrivent les bals de Paris et comparent les établissements montmartrois d’avant et après la Commune**.

Les boulevards continuent d’être le principal théâtre des plaisirs parisiens dans les débuts de la Troisième République, comme ils l’étaient précédemment.

Ils s’adaptent aux plaisirs et ne rappellent que de loin la promenade enchantée de Balzac. Ce triomphe du sexe n’est pas sans présenter certains inconvénients. Ces derniers s’accroissent, avec la sexualisation de l’ensemble, du décor, du public, de toutes ces classes sociales mélangées qui ne répugnent plus à se frotter ”l’épiderme”.

On n’attend plus que le monde des artistes, c’est à lui de donner le signal, de transformer la fête de barrières en féerie – Manet, après avoir habité rue de Douai, puis boulevard des Batignolles dans les dix dernières années de sa vie, s’installera rue d’Amsterdam vers 1879. – Renoir arrive à Montmartre peu avant la guerre de 70 et on trouve sa trace rue Saint-Georges et rue Frochot. La peinture sera la base même de l’histoire de la fête à Montmartre, de ses plus grands moments.

Le Montmartre festif que nous brossent les peintres est celui des distractions de la société élégante des rues du Neuvième arrondissement et de la brave, bonne et belle population travailleuse du voisinage et des rues proches de la place Pigalle, de la place Blanche et du boulevard de Clichy. ”… Voici le beuglant riche et mondain, où on ne craint pas de fréquenter le beau monde… Tout est comble… Dans les loges quelques femmes du monde, et partout, à toutes les places… des personnages graves, à physionomie officielle, la rosette à la boutonnière… Puis, aux mêmes places, les coudoyant, des filles, des commis, des valets de chambre… On sent là, presque sans barrières entre eux, la femme tonifiée et la mondaine, les repris de justice et les magistrats…”*** Pour Degas, les blanchisseuses et les repasseuses, à partir de 1880 remplaceront, de plus en plus, les danseuses. En cet instant le décor du plaisir de Montmartre, c’est le boulevard Rochechouart et ses environs immédiats dont le centre est le cabaret de Bruant. Les établissements du voisinage bénéficient de cette synergie. L’Elysée Montmartre est, à quelques pas, une chance pour Toulouse-Lautrec. Sa vie constitue, à elle seule, un document sur les plaisirs du boulevard Rochechouart.

*Henry Mitterrand, notice sur Nana, Emile Zola Œuvres complètes tomeII, page128, la Pléiade, Gallimard, Paris, 1976. **André Warnod, Les Ordures de Paris, 1874 in Louis Chevalier, Montmartre du plaisir et du crime, page141, Robert Laffont, Paris, 1980. 

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buchblock_Page_001Montmartre, contribution à une géographie de l’imaginaire de lieux ritualisésle livre de Frédéric Rossi-Liegibel, n’est pas un travail d’historien, d’ethnologue, de sociologue ou de géographe mais un éclairage sur les relations humaines spécifiques au lieu, sur les rites sociaux initiés par les pratiques de chacun qui perdurent encore aujourd’hui. Ce livre est disponible ici.

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