Le réalisme poétique

Posted on 30 janvier 2013

Point de départ d’une nouvelle étape de ce récit. En ce début du XXème siècle apparaît ”le romancier montmartrois”: Roland Dorgelès. Il s’installe à Montmartre et mène une joyeuse vie avec ses amis Carco et Mac Orlan. Ensemble, ils donnent une autre image de Montmartre.Dans ces mêmes années, de jeunes peintre, comme Van Dongen, s’installent dans le haut de Montmartre, dans des logements misérables. Le succès arrivé, s’empresseront de quitter ce décor de misère. Cette expression poétique de la réalité Mac Orlan l’appelle bientôt le ”réalisme poétique”, que d’autres baptisent ”le lyrisme de la pègre”.

L’œuvre montmartroise de Mac Orlan et celle de Carco en seront les plus beaux exemples. Cette époque donne naissance à une nouvelle génération d’artistes féminines telles: Félicia Mallet, Yvette Guilbert, Carmen Vildès, auxquelles répond le plus connu des chansonniers de la butte: Aristide Bruant. La chanson de Montmartre, par la voix d’Yvette Gilbert, devient une réalité de la vie quotidienne de cet emplacement parisien. Nous pourrions citer d’autres chanteuses ou chanteurs comme: Térésa, Damia, Fréhel et plus tard Piaf, mais surtout à l’époque, Bruant. Un Paris populaire que Zola connaît bien, dans son quotidien le plus réaliste et dans ”ces accents rauques et la diction implacable d’Yvette, mettant les oreilles et les nerfs à rude épreuve, ajoutait quelque chose de bouleversant, d’insupportable. Un talent réaliste, un cœur qui saigne”, voilà la définition que donne Bruant d’Yvette Guilbert cette définition que nous pourrions employer pour tout chanteur de rues.

En octobre 1919, Damia chante les filles, les souteneurs et ce qui sépare, la fête des fêtards et la fête populaire: les premiers fêtards sont ceux qui ont soupé de la guerre, ou qu’ils ne l’ont pas faite; les suivants, sont ceux pour qui les souvenirs de la guerre sont si présents que l’atmosphère de plaisir de Montmartre, leur confèrent une intensité plus grande encore.

Damia nous l’avons déjà aperçue. La génération d’avant 14 avait consacré cette belle fille à la voix étrange et aux yeux verts. Pas de plaisir de la fête de ces années que ne résume le souvenir de Damia. Une autre chanteuse réaliste partage pourtant le souvenir de ces années: Fréhel. Même si, à la fin de la guerre, elle est terriblement vieillie, empâtée, bouffie de graisse et de vin, ridée, grossière, elle exprimait une certaine sentimentalité populaire, une certaine gouaille, avec le physique approprié. Elle était Montmartre et davantage encore dans son apparition, en 1937, dans ”Pépé le Moko” de Duvivier. Elle y est une prostituée qui a échoué dans la Casbah d’Alger, elle met, un de ses disques d’autrefois sur un phono et s’écoute un instant avant de fredonner, d’une voix éraillée par la vie, la souffrance, l’alcool, la chanson de ses beaux jours. C’est une séquence extraordinaire dans l’idée de superposer, chantant une même chanson, ces deux voix qui ne sont, à deux moments d’une vie, qu’une seule et même voix. Et de superposer deux images portraits d’un même personnage, l’une visible, l’autre disparue.

C’était déjà la Fréhel qui vendra des légumes rue Lepic, avant de mourir, en 1951, dans la misère, dans un hôtel de la rue Pigalle, aujourd’hui disparu:

”Où est-il mon Moulin d’la place Blanche?” ”Mon tabac et mon bistrot du coin?” ”Tous les jours là-bas, c’était dimanche.” ”Où sont-ils les amis, les copains?” Pour décrire ces années, c’est ce texte, chanté par Damia qui pose toutes les questions et suggère la réponse : ”C’est tous les jours dimanche Place Blanche.” ”Tous les jours là-bas, c’était dimanche.” répond Fréhel. Ce qui ajoute encore à l’importance de cette chanson pour la description de cette fête, de cette frénésie, de ce perpétuel dimanche montmartrois.

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