Le miracle Jean Genet

Posted on 27 février 2013

”Sur le terre-plein désert, ces bandes de jeunes ouvriers dont toute l’adolescence en désordre est dans les lacets mal noués qui sautillent sur leurs cous-de-pied, revenant du plaisir (ils) rentrent à leurs logis en marches forcées. Leurs vestons très cintrés, posés comme une sorte de cuirasse ou carapace fragile, protègent la naïveté de leurs corps; par la grâce de leur virilité encore aussi légère qu’un espoir, ils sont inviolables par Divine”Pour aller plus loin dans la compréhension des lieux et de l’écriture de l’histoire du Montmartre de ces années de l’immédiat avant-guerre, c’est Genet qui l’apporte: ”Notre-Dame des Fleurs”, écrit à Fresnes, en 1942, et ”Le Miracle de la Rose”, écrit à la Santé, en 1943.

Ces récits relatent, en même temps que la vie de Genet à Pigalle, le monde homosexuel, dans une étrange représentation de sensations, d’images, de mots qu’on n’a pas fini d’analyser. Dans ces pages consacrées aux seuls homosexuels, le milieu trouve son principal document, son principal miroir.

Toutes les catégories sont dépeintes, avec leurs caractéristiques les plus secrètes, toutes ces espèces que la plupart des récits nous montrent habituellement du dehors. L’intérêt de cette évocation est, avant tout, de révéler dans une grande impudeur, sous les voiles du lyrisme, la prépondérance du fait sexuel comme réalité et comme valeur. Ici l’image du milieu est tout autre: des êtres qui font des mauvais coups, qui s’amusent, qui dansent, qui font des parties de cartes, qui ont des amours, des amitiés, des camaraderies, des jalousies, des disputes, des ruptures, des réconciliations, des drames. Des hommes qui ont une vie professionnelle et privée plus agitée que celle des autres, un ménage, une sorte de vie conjugale: une société avec d’autres valeurs. À cette image rassurante, les récits de Genet en substituent une autre qui correspond aux faits divers et récits, mais qui entre là dans un domaine interdit: une société dont le fait sexuel est la seule réalité, l’armature, la loi, au lieu d’avoir le rôle accessoire, privé, celui d’un aimable passe-temps que se jouent les autres groupes sociaux. Pour Genet, les caractères sexuels, plus que les caractères intellectuels ou moraux, fixent notre place dans la hiérarchie sociale. À Montmartre, le principal critère social, la principale dignité, c’est le fait sexuel. Il est le fondement de la plupart des activités, de celles du plaisir, comme de celles du travail. L’acte sexuel est l’acte suffisant, le rite essentiel, la marque du maître. En matière de prostitution, il équivaut à ce qu’est, en matière de propriété, la signature devant notaire, toute sexualité mise à part…

*Jean Genet, Notre-Dame des Fleurs, 1942, OEuvres compl.tes tome II, page 135, Gallimard, Paris, 1951.

 

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