esperance®montmartre-01

L’expression libertaire Montmartroise

Posted on 19 septembre 2012

Montmartre est le point de tension entre une utopie mobilisatrice et une espérance millénariste. Comprendre cela aide à la clarification des problèmes identitaires du lieu et à comprendre la nouvelle civilité qui est apparue dans cette fin de siècle. Les traditions millénaristes voyaient dans l’An mille, le dernier âge, celui qui précède le Jugement. Marx (qui entretiendra une correspondance suivie avec les insurgés de la Commune), voit dans son époque, le prélude à la révolution finale dont il a fixé les étapes, le déroulement et les objectifs. ”L’homme sera racheté lorsqu’il passera, grâce à la révolution de sa condition d’esclave à la liberté”. ”La lutte des classes n’est pas un combat égal, les antagonistes éternellement opposés incarnent les mêmes principes du Bien et du Mal: l’un est pour la domination sous toutes ses formes, l’autre pour le progrès de l’humanité.”* ”À notre époque, le prolétariat incarne ce champion de la lumière: la classe nouvelle porteuse de valeurs nouvelles. Pour le prolétariat comme pour les autres classes opprimées qui l’ont précédé dans la lutte, il ne s’agit pas d’une guerre à proprement parler mais de l’avènement de la classe opprimée à la conscience de son existence […] Si le prolétariat, couche inférieure de la société, se redresse, il faudra bien que toute la superstructure de couches que forme la société officielle soit emportée dans l’explosion du mouvement, les socialistes n’ont pas à se soucier d’élaborer des programmes d’avenir, ils doivent se contenter d’étudier ce qui se passe devant eux et s’en inspirer […] Le capitalisme porte en lui le germe de son autodestruction.

L’action révolutionnaire n’est pas indispensable puisque la victoire du prolétariat est inéluctable, mais elle contribuera à abréger les douleurs de l’enfantement.” Marx enseigne comment effectuer le pas suivant et définit vaguement ”le royaume de la liberté”. Il parle d’une ”restauration de l’être humain”, d’une expansion du royaume de la liberté dans l’ensemble des rapports sociaux. Cette anticipation est en fait de la résistance à la déception**. La doctrine de Marx renoue avec les traditions millénaristes du Moyen Âge, avec les rêves de ceux qui ont voulu bâtir sur terre la Cité du Soleil (la Commune de Paris porte cet espoir).

La dictature du prolétariat retrouve ces arguments et l’idéal de ceux qui attendent l’accomplissement des promesses de l’Évangile: ”un millénaire de bonheur leur est promis au bout de la révolution et dans l’harmonie d’un univers soumis, le Règne de l’Homme”.

Au XIXème siècle, le phénomène d’exode rural active la désagrégation de l’ancienne cohésion familiale et les utopistes tracent les plans de collectivités, de phalanstères au rebours du désir des migrants de fuir les anciennes tutelles et de se noyer dans l’anonymat des villes. Les constructions autour des gares du Nord et de l’Est en témoignent. L’affirmation du caractère prémonitoire des utopies annonciatrices d’un avenir communautaire est un des signes avant-coureurs annonçant la venue d’un état communiste, de la dictature du peuple. Fourier, dont nous retrouvons le socle de la statue boulevard de Clichy, est un prémarxiste, par l’acuité de son analyse, il bâtit son Nouveau Monde industriel et sociétaire autant sur l’amour humain qu’en réaction à la crise de son époque. Chez lui les visions d’avenir côtoient une analyse pénétrante des tendances existantes dans la société. Ses images empruntées à la nature sont également impliquées dans notre ordre harmonieux et civil. Il y a de la sagesse dans l’enthousiasme exalté, et une bonne part de réalisme, découlant ”d’une anticipation non médiatisée” dans le cerveau de son créateur, montre la part de surréalisme qui s’applique à Montmartre. C’est ainsi qu’elle doit être comprise et appréciée, avec toutes les faiblesses de son abstraction, de son optimisme expéditif, avec sa volonté pressante et inlassable de paix, de liberté et de pain. Le socialisme est aussi vieux que l’Occident avec l’archétype qui le sous-tend sans cesse: celui de l’Âge d’Or, encore plus vieux que lui. La société industrielle moderne est ”la société positive”, soustraite à la mythologie religieuse et semi-religieuse. Elle peut, ”sur la base de la connaissance, regagner le lien social et spirituel fondé sur les principes de la foi”. ”Le Système industriel et le Nouveau Christianisme” visent à instaurer une structure hiérarchisée des fonctions industrielles et une centralisation mettant un terme aux perturbations qui se manifestent sous forme d’anarchie. L’État industriel organisé devient ”l’Eglise de l’intelligence. ”C’est un pape de l’industrie qui sera à la tête”. Toutes ces idées resurgirent dans la dernière période de la philosophie d’Auguste Comte et n’ont cessé de nourrir les rêves fantastiques de mariage entre un ”socialisme saint et un Vatican profane”.

*Karl Marx, Les luttes des classes sociales en France, 1850, page245 et246, Maspero, Paris, 1967. **”C’est à juste titre, que Marx a pris l’homo œconomicus et la connaissance approfondie des points d’intérêt économiques comme support déterminant de l’impulsion vers une existence nouvelle, afin que l’ordre paradisiaque du socialisme rationnel, dans le fond chiliastique, imaginé jusqu’ici dans un arrière monde trop arcadien, soit conquis durement et au prix d’une lutte contre le monde.” Ernst Bloch, Thomas Munzer, théologien de la Révolution Le principe espérance, tomeII, les épures d’un monde meilleur, traduit par Françoise Wuilmart, page169, Gallimard, bibliothèque de philosophie, Paris, 1959.

Related Articles:

buchblock_Page_001Montmartre, contribution à une géographie de l’imaginaire de lieux ritualisésle livre de Frédéric Rossi-Liegibel, n’est pas un travail d’historien, d’ethnologue, de sociologue ou de géographe mais un éclairage sur les relations humaines spécifiques au lieu, sur les rites sociaux initiés par les pratiques de chacun qui perdurent encore aujourd’hui. Ce livre est disponible ici.

Be the first to leave a comment

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>