Une période d’affirmation sociale

Posted on 25 septembre 2012

Désormais, le monde ouvrier inspirera des poèmes, des études sociales ou économiques et des thèmes d’action à l’aube du syndicalisme. Des écrivains oseront écrire sur la misère du peuple.

En 1830, la bourgeoisie industrielle et commerçante prend le pouvoir, dans la continuité de l’esprit révolutionnaire. ”Le monde ouvrier est une société fermée, passive, dont les frontières sont fixées par la misère Les socialistes à l’écoute de la classe ouvrière perçoivent l’expression du sourd malaise et offrent l’espérance de mettre un terme à la misère. Les Babouvismes se positionnent comme propagateurs du grand rêve égalitaire”.*

En 1848, la Révolution, (dont les premiers feux se sont allumés à Bal du Château-Rouge lors des banquets républicains) installe une république ambiguë, où la grande bourgeoisie espère régner plus librement que sous Louis-Philippe. Les ouvriers perdent toute confiance dans l’avenir et comprennent que leurs revendications ne sont pas à la mesure de leurs efforts et de leurs places dans la société. “Le monde ouvrier s’affirme: de monde fermé, hostile, ombrageux, il devient revendicatif, avec ses philosophes, ses publications qui appellent l’amélioration immédiate des conditions de travail, des conditions de vie. Ces revendications se heurtent à une bourgeoisie technocrate, née de la civilisation industrielle, ayant foi dans l’avenir, dans le progrès”.**

Des journaux, destinés aux ouvriers, paraîtront regroupant au sein des comités de rédaction des saint-simoniens et des communistes unis dans une même lutte: ”Le Travail, L’Humanitaire, La Fraternité”. Mais tous soulignent que le prolétariat n’est pas mûr ”Aussi longtemps que le prolétariat ne sera pas suffisamment développé pour se constituer en classe, et donc aussi longtemps que la lutte du prolétariat n’aura pas un caractère politique, aussi longtemps que les forces productives ne seront pas encore suffisamment développées dans le giron de la bourgeoisie elle-même, au point de laisser transparaître les conditions matérielles qui sont nécessaires à la délivrance du prolétariat et à la formation d’une société nouvelle, ces théoriciens ne seront jamais que des utopistes qui, pour remédier aux besoins de la classe opprimée, élaborent des systèmes et sont en quête d’une science régénératrice***.” Durant cette période, les conditions n’ont jamais été totalement sûres ou parfaites pour permettre aux ouvriers de prendre le pouvoir****. L’adéquation des conditions de réalisation, avec le contexte historique du début du dix-neuvième, devient un manuel d’occasions ratées et un commentaire des chances manquées. Autre artisan de la transformation sociétale: Proudhon. Dans son ouvrage, ”De la Justice dans la Révolution et dans l’Eglise”, paru en 1858, Proudhon développe son idée de l’harmonie future, débarrassée de toute contradiction. Elle inaugure une existence sociale qui a trouvé son équilibre, une société sans friction, sans violence et donc sans État, édifiée sur l’autonomie individuelle des producteurs et sur la valorisation réciproque de la personne qui en découle. ”Je suis prêt à traiter, mais je ne veux pas de lois; pour que je sois libre, tout l’édifice social doit être remanié sur la base du contrat mutuel. La norme d’après laquelle il faut remplir le contrat ne s’appuiera pas exclusivement sur la justice mais aussi sur la volonté commune des hommes qui vivent ensemble. Cette volonté forcera au besoin la réalisation du contrat par la violence*****.”

Le Proudhonisme contient l’essence même de l’anarchie: sans en supprimer les contradictions, il rejette les caractéristiques et les contraintes imposées par l’État et ses lois. L’anarchie, qui écrira ses belles pages à Montmartre, a été la terreur du bourgeois, alimentée par leurs représentants les plus véhéments: ”Chez Bakounine ou Kropotkine tout s’estompe dans le feu ou l’amour”. ”C’est Bakounine qui dans les ligues ou associations de métiers entretient le feu d’un enthousiasme dangereusement creux. C’est aussi à Bakounine que l’on doit cette affirmation abstraite selon laquelle le plaisir de la destruction serait un plaisir créateur******

*Ernst Bloch, Thomas Munzer, théologien de la Révolutionin Le principe espérance, tomeII, les épures d’un monde meilleur, traduit par Françoise Wuilmart, page96, Gallimard, bibliothèque de philosophie, Paris, 1959. **”La Commune était morte, ensevelissant avec elle des milliers de héros inconnus.” Louise Michel, La Commune, histoires et souvenirs, page235, nouvelle édition, La Découverte, Paris, 1999. ***Karl Marx, Philosophie, 1842, page118, Collection Folio Essais N°244, Gallimard, Paris, 1994. ****”Le marxisme est un ensemble de directives d’action; mais s’il devient aussi privé de sujet qu’étranger au but, ce qui naît alors, c’est un anti-marxisme fataliste, qui dégénère en tentative de justifier le fait que l’on n’a pas agi, sous prétexte que le processus suit de lui-même son chemin”. Ernst Bloch, Le principe espérance, tomeII, les épures d’un monde meilleur, traduit par François Wuilmart, page166, Gallimard, bibliothèque de philosophie, Paris, 1959. *****Pierre Joseph Proudhon, Idée générale de la révolution au XIXème siècle, la philosophie de la misère, in Ernst Bloch, Le principe espérance, tomeII, les épures d’un monde meilleur, traduit par Françoise Wuilmart, page154, Gallimard, bibliothèque de philosophie, Paris, 1959. ******”Le socialisme peut s’emparer du monde comme un voleur pendant la nuit.” Agricol Perdiguier, Mémoires d’un compagnon, 1799 in Ernst Bloch, Le principe espérance, tomeII, les épures d’un monde meilleur, traduit par Françoise Wuilmart, page204, Gallimard, bibliothèque de philosophie, Paris, 1959.

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