L’invention d’un Haut Lieu

Posted on 27 septembre 2012

Montmartre et sa butte offrent un terrain extraordinaire pour comprendre comment une société ou une de ses parties, en quête de fondements théoriques et macrosociologiques, oriente ses grands choix moraux à la suite d’une crise.Le contexte de cette fin de XIXème siècle est marqué tout à la fois par l’éloignement vis-à-vis des Églises instituées – incarnée par la Commune et son rejet des institutions – et appelé ”le retour du religieux”. Il impose de sortir des paramètres classiques qui définissaient le religieux, d’une part pour analyser les rôles que les acteurs religieux institués ont joués et, d’autre part, pour saisir la signification des divers groupes et réseaux qui ont surgi dans le champ religieux. Ces explorations, à partir du vécu des habitants des lieux, doivent permettre de repérer en quoi et pour qui le religieux fait sens. Cela nécessite une exploration des attitudes de sacralisation et de religiosité, notamment les processus de construction de mythes et de rites. La ritualisation se légitime surtout par l’enchantement qu’elle offre dans un cadre social qui en a élaboré les séquences, les codes et les obligations. Cette fin de siècle, marquée par de terribles défaites et une tentative de bouleversement complet de la société, demeure largement tributaire d’une conception de la religion héritée du christianisme, conception qui, à partir de l’étymologie du latin ”religare”, est définie comme ”ce qui relie les humains à la transcendance Divine.”*

Dans cet élan de renouveau de la religion chrétienne et de son art, l’exemple de Vézelay est propre à caractériser les aspirations qui ont guidé les choix appliqués à Montmartre. L’idée initiale revient à Alexandre Legentil, riche négociant en tissus, commanditaire du Petit Saint Thomas (l’un des premiers Grands Magasins). Legentil sera, avec Albert de Mun et Augustin Cochin, l’un des promoteurs du catholicisme social, dans le cadre de la société de Saint-Vincent-de-Paul dont il était l’un des membres éminents. Conseillés par les jésuites, Legentil et Hubert Rohault de Fleury imaginent le Vœu national – une dédicace de la France au Sacré-Coeur de Jésus, (réfugié à Poitiers en 1870, pendant le siège de Paris, Legentil rédigera le texte dont les conférences paroissiales de Saint-Vincent de Paul se feront ensuite les promoteurs). Haut lieu**, Vézelay est au centre d’une région fertile. C’est un lieu qui s’est coulé dans la forme d’une ”colline inspirée”***, une colline qui, comme la butte existait avant son élévation au statut de Haut Lieu. La colline, en tant que paysage, s’offre au lecteur, ”Vézelay, c’est de la mémoire”, il faudra en inventer une pour Montmartre, quitte à créer ce que la Butte ne possède pas (une basilique et son dédicataire) ou plus (un mouvement de pèlerinage).

*Arnold Van Gennep, Manuel de folklore français contemporain, tome I, volume I, Auguste Picard, Paris, 1943. **Le 14 juillet 1984, Vézelay est entrée dans le Patrimoine mondial, culturel et naturel de l’Unesco. ***Maurice Barrès, La Colline inspirée, Paris, 1913, Maurice Druon, Vézelay colline éternelle, Albin Michel, Paris, 1987.

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buchblock_Page_001Montmartre, contribution à une géographie de l’imaginaire de lieux ritualisésle livre de Frédéric Rossi-Liegibel, n’est pas un travail d’historien, d’ethnologue, de sociologue ou de géographe mais un éclairage sur les relations humaines spécifiques au lieu, sur les rites sociaux initiés par les pratiques de chacun qui perdurent encore aujourd’hui. Ce livre est disponible ici.

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