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L’édifice conjure une nouvelle invasion prussienne

Posted on 19 janvier 2013

Le Sacré-Cœur, symbole géographique, fonctionne sur le même registre que les monuments mégalithiques*, comme eux, il a pour origine, la religion, le mythe, le pouvoir, la guerre**.L’édifice s’installe sur la butte, à la conjonction des routes d’Allemagne et de Flandres, comme pour conjurer une nouvelle invasion prussienne. C’est cette position originelle qui confère leur force idéologique aux premiers Hauts lieux, qui semblent liés aux sols. Il faut également envisager leur logique en fonction de l’esthétique du lieu. Il est des lieux de mémoire dont l’usage est simple et qui ne se donnent que pour ce qu’ils sont. Cette position brouille la définition du haut lieu: c’est qu’il oscille entre des usages divers, sans altérer son utilité première. Il balise un territoire historiquement différent du nôtre. Pourtant on ne peut perdre de vue cette intention de balisage et ce marquage car il fait signe. Dans l’iconographie patriotique de la Troisième République, la colline de Montmartre joue un grand rôle. Pourtant la silhouette de Montmartre échappe totalement à la tradition française, de modèle d’architecture de site (hors des fortifications militaires).

L’architecture d’un monument est en général conçue en relation avec le site, dans un rapport d’unité et de continuité touchant aussi bien au matériau, à l’échelle, qu’au rythme et à la silhouette, rendant l’effet de masse plus puissant, concentrant sur lui le paysage. Montmartre refuse ce schéma: corps étranger, artificiel, structure hétérogène, confisquant à son profit un effet architectural nouveau que les bâtiments industriels venaient de faire découvrir, ce n’est pas une architecture d’intégration, mais d’imposition. Abadie emprunte l’idée d’une redistribution globale du paysage par un monument. Tout sera sacrifié*** à la monumentalité des proportions, à la visibilité à distance des formes; l’édifice est sans détail, sans surprise, au parcours de son approche.

Du débat idéologique entre Montmartre et la tour Eiffel, entre le monument clérical et le monument laïc qui se dressaient l’un en face de l’autre, il ne reste plus rien. Aujourd’hui, d’autres bâtiments se partagent le ciel parisien. Leurs significations idéologiques, dans un contexte totalement différent de celui du siècle passé, en ont facilité la récupération touristique. C’est un objet monumental, à l’échelle du paysage: le paysage de Paris ne s’envisage plus sans Montmartre (les limites paysagères de la Butte Montmartre, de la sphère d’influence du nom et de son atmosphère sont assez délicates à mettre en évidence). En cela, la réponse architecturale a été à la hauteur des attentes, mais la basilique du Sacré-Cœur, n’est tout de même pas parvenu à devenir le ”Cœur de la France”.

*”Les monuments mégalithiques sont restés de tout temps sous le regard des sociétés humaines. Ces imposantes structures funéraires sont l’un des symptômes spectaculaires de l’apparition d’une différenciation sociale. Ainsi, les tombeaux monumentaux des premiers ancêtres auraient été autant de marqueurs territoriaux dans les régions où la pression démographique était la plus forte. Ces groupes de monuments préhistoriques sont les plus anciennes traces d’un effort pour figer à jamais la mémoire d’une société”. Edward Tylor, Researches into the Early Histocy of Mankind and Development of Civilization, Londres, 1865, et Id., Primitive Culture, New York, 1871, page4087, les Lieux de Mémoire, les France, Gallimard, Paris, 1997. **François Manenti, l’art et l’interprétation préhistorique, Une vue de l’évolution des significations données de l’art paléolithique occidental, page 178, Cahiers de lectures freudiennes N° 7-8, 1985. ***Les seuls éléments d’échelle un peu minorée sont le chœur et le porche, les façades sont schématiques, d’une géométrie pauvre, l’échelle moyenne de perception est totalement absente. L’approche de l’édifice n’apporte aucune modification de sensation, sinon l’impression confirmée du gigantisme de cet objet. C’est sans aucune préparation qu’on passe de l’échelle colossale, associée à une vision lointaine, à l’échelle immédiate du décor.

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buchblock_Page_001Montmartre, contribution à une géographie de l’imaginaire de lieux ritualisésle livre de Frédéric Rossi-Liegibel, n’est pas un travail d’historien, d’ethnologue, de sociologue ou de géographe mais un éclairage sur les relations humaines spécifiques au lieu, sur les rites sociaux initiés par les pratiques de chacun qui perdurent encore aujourd’hui. Ce livre est disponible ici.

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