La clôture

Posted on 12 décembre 2012

Le champ était un terrain de manœuvre pour les rôdeurs et les attaques de passants fréquentes en toutes saisons. Les gens du coin l’appelaient ”le champ” ou la ”clôture”.Solitude étrange et, par endroits, bizarrement peuplée. Un lieu sombre, sale, plein de boue, de misère, de crimes. La zone est le lieu où une plaine fait sa jonction avec une ville. Mais la ville, c’est Montmartre, et son voisinage change tout: ”un secteur que l’on a repoussé en dehors de la cité: plutôt une zone molle, indécise, mal surveillée, à travers laquelle on peut se glisser et remonter jusqu’à la ville.”La proximité de ces solitudes et de ce qu’on y trouve compte pour beaucoup dans l’attirance qu’exerce Montmartre. Ce gouffre d’ombre accroît l’étrangeté de ses plaisirs et l’éblouissement au loin, de Montmartre et de ses lumières, éclaire d’un jour singulier la nuit de ces déserts. Des faits divers des glacis des forts, du fort d’Aubervilliers, lieu de débarras, comme le canal, nous les retrouvons chez Jean Genet, dans ”Notre-Dame des Fleurs”, publié en 1951. Des femmes attirées par l’inconnue ou par ce cadre champêtre se rappellent parfois les jeux de leur enfance. Dans la plupart des cas, les auteurs de ces crimes restent introuvables. Il y a de tout parmi ces étranges rôdeurs: des êtres dont nul ne sait d’où ils sortent et qui disparaissent dans la nuit. Des clochards hantent aussi ce coin de zone et font parfois l’objet de faits divers. Quelques chiffonniers ont établi leur campement dans le voisinage. ”Invariablement assis, tel un bouddha dont le sanctuaire serait le pilier creux du périphérique, environné de la fumée de ses gauloises comme une vapeur d’encens.

Ainsi Gérard Cerbère se tient là assis toute l’année, ou peu s’en faut à l’intérieur du pilier, tantôt dans sa caravane, quand il fait froid…”* Les clochards se contentent de ce qui a été une cave, en utilisant pour s’y glisser une manière de bouche d’égout qu’ils clôturent la nuit d’une vieille bâche. Peuple obscur qui se fait assassiner pour quelques sous, de petites filles qui disparaissent ou qu’on retrouve égorgées dans les terrains vagues, au milieu des tas d’immondices, ou dans les cabanes du Maquis.

Le Maquis (actuellement le haut de l’avenue Junot, la place Marcel Aymé et le périmètre alentour) où habitent et se cachent des identités et des professions qu’on ne risque pas d’apercevoir le jour. ”Les choses que j’ai vues comportaient toujours une si grande part de mystère qu’il me fallait chercher, comme disent les reporters, un supplément d’informations. Un air d’accordéon ajouté à un meurtre donnait au total le fin mot de l’énigme.”** Crimes étranges ou sordides qui sentent la misère. Ces drames de Montmartre, que la rubrique des faits divers comptabilise au petit jour, posent la question de comprendre pourquoi des artistes, au contact de victimes, de suspects, de coupables et du milieu, s’interrogent aussi peu, sans prendre parti et relatent en la magnifiant cette réalité sordide. ”Le véritable danger n’était point que nous fussions un jour tentés de les imiter. Là n’était pas la question. Le danger existait dans l’atmosphère qu’ils créaient autour d’eux et qui nous imposait l’absolution de leurs fautes.”***

*Pierre Santos, la Poétique de la ville, Thèse de philosophie, 1972. **Jean Rolin, la Clôture, page66, P.O.L, Paris, 2002. ***Pierre Mac Orlan, Villes: Montmartre, page48, Gallimard, Paris, 1966.

 

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