La criminalité et la Grande Guerre

Posted on 25 janvier 2013

Plus que les ”femmes”, la pègre du quartier, durement éprouvée par la mobilisation de la Grande Guerre, reconstitue ses effectifs. Les anciens, pour la plupart toujours au front, viennent en permission. ”Quatre civils étaient attablés avec des militaires. On parla des ennuis du métier, des avantages qu’ils auraient à déserter.”*  À côté des héros, bien qu’il soit difficile de se cacher dans ce quartier très surveillé par la police, les déserteurs se réfugient chez les ”filles”. ”Ces filles, elles ne savent même comment elles sont devenues prostituées”**, mais ”Nous avons, il y a trois mois, attiré l’attention sur le nombre croissant de repris de justice, de voleurs, d’apaches, condamnés pour vagabondage spécial (métier de souteneur)”***.

Des rafles ont lieu dans les coins déserts qui avoisinent la porte de Clignancourt et la porte de La Chapelle. ”Trois jeunes gens ont découvert hier sur le glacis des fortifications, entre la Porte de Clignancourt et celle des Poissonniers, les débris d’un cadavre à moitié calciné”****. La population des souteneurs se renouvellera avec la nouvelle génération qui n’en est d’ailleurs pas à son premier mauvais coup.

Avant la guerre 14-18, on n’entrait guère, dans la carrière de souteneur avant seize ou dix- sept ans*****. Dorénavant on les trouve aux alentours des restaurants de nuit, grouillant sur les trottoirs, montant la garde aux portes et aux fenêtres des hôtels, aux aguets, attentifs aux moindres occasions, aux moindres faux pas, aux effets du vertige de la nuit. Ils sévissent au beau milieu des réjouissances publiques, dans les théâtres, les promenoirs, dans les bals, sur le terre-plein, autour des baraques foraines et de ses manèges de chevaux de bois. Sont-ils plus nombreux qu’avant-guerre? Il est difficile de le dire, mais ils abondent à Montmartre plus que dans les autres quartiers mal fréquentés.

Au lendemain de la guerre, les anciens reviennent et trouvent leur place occupée; s’en suivent des bagarres dont les victimes sont souvent les filles. Les déserteurs réfugiés à Montmartre sortent de leur cachette à la faveur de la loi d’amnistie de 1925. Du côté du boulevard de La Chapelle, c’est l’apogée des apaches. ”Agés de vingt à trente-cinq ans, ils semblent n’avoir d’autre occupation que la fréquentation des bars et établissements douteux. Les mères françaises sont scandalisées de les voir aux terrasses des cafés. Leurs relations avec un monde particulier que la police connaît bien sont évidentes. Dans Montmartre, ils sont si nombreux que vous lèveriez avec eux un régiment******.” Si l’on en juge par l’accumulation de leurs exploits, par les commentaires de presse et les photos dont sont illustrés les articles, des soldats tombent sous les coups des apaches, et surtout du côté de La Chapelle, des ”bons gars” victimes des souteneurs ou tués par erreur ou par hasard.

Les histoires de la pègre reparaissent, presque aussi nombreuses qu’avant la Grande Guerre, mais avec un personnel nouveau. Ce sont surtout des histoires qui mettent en scène des jeunes étrangers. La prostitution s’en trouvera quelque peu modifiée: les indépendantes des environs de la place Blanche se laisseront prendre aux charmes orientaux et ne tarderont pas à perdre leurs illusions sur les mille et une nuits. Les filles de la Goutte d’Or et de La Chapelle, pourtant habituées aux coups et résignées à leur condition, seront confrontées aux manœuvres nord-africains qui s’installent à la fin de la guerre, et mises à rude épreuve.

*Le Matin, le 22janvier 1910. **”Elles ont quitté le domicile paternel après un bal, pour suivre un homme qui s’est montré gentil cinq minutes. Elles sont incapables de fixer leur attention sur quelque chose, elles ne peuvent suivre un raisonnement plus de quelques secondes, à moins qu’il ne soit question de danse, de musique,de la manière de se coiffer, de plaisir: non pas d’amour dont le nom n’est même pas prononcé, mais de plaisir et d’un plaisir dont il n’est même pasdit que c’est celui de faire l’amour, enfin de sucreries”. Docteur Jacques Simonot, les Annales d’hygiène publique, Paris, 1911. *** Le matin, année 22janvier 1915. ****”En général, les histoires du boulevard finissent mal! ” Annales de l’hygiène publique, Paris, 1900. *****”Les habitants des XVIIème et XVIIIème arrondissements et tous ceux que leurs affaires appellent, la nuit tombée, dans cette partie de Paris, étaient depuis quelque temps inquiétés par une bande de jeunes malfaiteurs. Les femmes surtout n’osaient plus se risquer dans la rue… On vient d’arrêter neuf de ces voyous: âgés de seize à dix-sept ans, ils habitent du côté de la porte de Saint-Ouen, de la porte de Clignancourt et de la place Clichy.” Le Matin, le 21décembre 1916. ******Lettre ouverte au Préfet de Police, Le Matin, 7juin 1917.

 

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