Le Milieu

Posted on 14 février 2013

Le renouvellement et l’accroissement de la pègre montmartroise résultent aussi de l’afflux de population provinciale dans l’après-guerre qui n’appartient pas au monde criminel, mais qui, souvent, finira par y tomber. À ces premiers effectifs s’ajoutent bientôt deux autres catégories de jeunes: les enfants de divorcés de l’après-guerre et les enfants de l’Assistance publique*.

La future aristocratie du milieu est là, ainsi que les filles qui ont suivi le même chemin et qui, évadées de quelque maison de redressement, échouent, elles aussi, sur le terre-plein. Dans tous les cas c’est le recrutement parisien qui l’emporte. Ils se regroupent dans les quartiers de Paris, selon leur origine, leur appartenance, famille, naissance, enfance, école, premier emploi, amis… Le glissement s’effectue vers Montmartre, c’est-à-dire vers Pigalle et les filles de La Chapelle, population au caractère instable, fluctuant et insaisissable qui se déplace d’hôtel en maison meublée. On sait encore, à peu près, qui loge dans les hôtels: le concierge, le garçon de nuit montant la garde, et dont on ne déjoue pas la vigilance, à moins qu’ils ne soient au ”parfum”. Les maisons meublées, y compris des maisons apparemment bourgeoises, abritent une population changeante où cohabitent le ou la locataire et les rencontres de hasard.

Changement perpétuel, de gîte, de compagne, de compagnon, de partenaire d’occasion, ”sans feu, ni lieu”**, avec comme seule adresse la poste restante (les postes restantes de Montmartre n’ont de rivales que la poste restante du Louvre), ce que décrivent bien les métaphores: ”il campe”, ”il crèche”, ou encore, ”il page”, qui traduisent au mieux ce type d’existence. ”Des voyous de Barbès qui avaient pris l’habitude de dormir dans une étable de la rue du Delta, l’une des dernières de ce coin, jadis champêtre, dans une crèche au sens plein du mot, au derrière des vaches, jusqu’au jour où, ayant fumé, ils mirent le feu”***. Le plaisir compte pour beaucoup dans le quotidien de ces voyous… il faut bien vivre et quel que soit le nom dont on le baptise, leur travail, toujours malhonnête, est souvent un sale boulot. Une activité criminelle, par ailleurs médiocre, si on la compare à celle du faubourg Montmartre, empire glorieux du crime qui borde les boulevards. Les entreprises seront artisanales: la prostitution, la drogue et les médiocres cambriolages ne seront jamais à la hauteur de ce qui se tramait sur les boulevards et dans ses bals.

*”Une bande de sept ou huit anarchistes et cambrioleurs italiens, âgés de vingt à vingt-cinq ans, est sous les verrous. Ils ont été arrêtés, passage Bouchardy, où ils habitent. Ils cambriolaient des châteaux dans les environs de Paris. On a trouvé chez eux des tracts libertaires.” Le Matin, Le 20 février 1926.”En grandissant, certains pupilles, dont Tréguier, avaient acquis une vive conviction: s’ils se trouvaient là, eux-mêmes n’y étaient pour rien. Nourris par charité ou non, ils n’avaient rien demandé à personne. La mort de leur père à la guerre n’était pas de leur fait, après tout.” Auguste Le Breton, Le rouge est mis, 1954, page 146, Gallimard, La Série Noire N°125, Paris, 1978. *Le Matin, le 12octobre 1922 *** ”L’un d’eux sans domicile fixe, ni profession régulière explique: Sorti de prison depuis deux mois, j’habitais en hôtel place Pigalle et travaillais comme porteur aux Halles, gagnant de 30 à 40francs par jour… malgré cela, j’étais sans argent depuis une semaine. Il y a deux jours, je rencontrais à Montmartre un de mes camarades de Poissy qui me dit qu’il serait facile de faire un coup à Neuilly, chez un commerçant pour lequel il avait travaillé aux Halles.” Le Matin, le 25janvier 1927.

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buchblock_Page_001Montmartre, contribution à une géographie de l’imaginaire de lieux ritualisésle livre de Frédéric Rossi-Liegibel, n’est pas un travail d’historien, d’ethnologue, de sociologue ou de géographe mais un éclairage sur les relations humaines spécifiques au lieu, sur les rites sociaux initiés par les pratiques de chacun qui perdurent encore aujourd’hui. Ce livre est disponible ici.